Ce que la science peut apprendre du théâtre d’improvisation

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Uri Alon

Uri Alon est chercheur et professeur de biologie des systèmes à l’Institut Weizmann (Israël). Il a aussi en charge l’encadrement de thésards. Son laboratoire étudie les circuits de protéines dans les cellules et particulièrement les interactions dans les réseaux biologiques [1,2]. Lorsqu’il était étudiant en physique, il suivait les cours, le jour, et jouait dans un théâtre d’improvisation, le soir. Lorsqu’Uri Alon devint professeur, il décida de donner à ses étudiants un aperçu de ce qu’apporte l’improvisation théâtrale dans la démarche de la recherche scientifique.

La méthode scientifique et les différentes étapes du processus de la recherche ne sont pas vraiment enseignées lors du cursus scolaire. L’étudiant aura donc généralement en tête un processus de recherche complètement rationnel avec des étapes menant de la question à la réponse.

Le chercheur construit une prédiction, un schéma de ce qui devrait se produire. Mais, s’il reste bloqué, c’est que la réalité est différente de son schéma. Or, il est important que le schéma colle avec la réalité, il lui faut alors faire preuve de créativité.

Uri Alon propose donc de lui permettre d’améliorer sa créativité à partir d’un domaine complètement différent : le théâtre d’improvisation : « Comme la science, l’improvisation va vers l’inconnu. Vous n’avez pas de script, pas de directeur, au théâtre vous pouvez aussi être embourbés, mais vous êtes entraînés à en sortir ».

Le nuage

Le problème est que le travail expérimental apporte au chercheur un stress supplémentaire, appelé la « dissonance cognitive ». En effet, il y a un moment où les hypothèses de base sont démenties. Il existe un mot pour désigner cela, c’est « cloud » (le nuage). Cet état produit chez le chercheur des émotions négatives. Il est possible d’être perdu dans le nuage pendant une heure, un jour, une semaine, un mois ou toute sa carrière.

Mais il trouvera souvent une nouvelle réponse possible, il décidera d’avancer et d’expérimenter cette voie. Si l’expérience est réussie, la découverte est faite et peut être publiée, mais l’important reste le processus ou le cheminement qui l’y a conduit. Pour découvrir quelque chose de vraiment nouveau, l’une des hypothèses de base doit changer, sinon ce n’est pas nouveau.

Le nuage est inhérent à la recherche, c’est une étape qui se situe précisément à la frontière du connu et de l’inconnu. La magie de la recherche consiste donc justement à sortir de ce nuage pour repousser cette frontière toujours plus loin.

Le oui et… (Yes and…)

Mais que vient alors faire le théâtre dans ce processus de recherche ? C’est par son expérience de l’improvisation qu’Uri Alon a adopté des techniques de théâtre à la scène scientifique, en adaptant le fameux jeu appelé : « oui et… » (« yes and… »), qui ouvre à de nouvelles idées. Ce jeu est basé sur le principe central de l’improvisation quand on va vers l’inconnu. Dans l’improvisation, il est effectivement essentiel de ne jamais dire non à une proposition. Par exemple, quelqu’un dit : « ceci est une piscine », l’autre dit : « non, c’est juste la scène du théâtre ». Alors l’improvisation est finie, tout le monde est frustré, c’est ce qu’on appelle le blocage. C’est comme dire « non » à l’idée de l’autre personne. Si, au lieu de cela, on lui dit : « oui et… », des réactions en chaine se produisent, absurdes ou non, mais toujours créatives.

Le dialogue devient :

– « voilà une piscine… » ;

– « oui, allons plonger » ; « t’as vu la baleine… ? » ; « mais elle s’envole ! » ; « monte dessus, on part sur la Lune… ».

L’idée consiste donc à débloquer la créativité cachée en construisant sur les idées des autres.

Dans le théâtre d’improvisation, on dit souvent que les acteurs s’autocensurent, ce qui les empêche de dire certaines choses de crainte d’être jugés stupides ou fous ou sans originalité. En disant « oui et… », la censure intérieure est court-circuitée.

Les blocages dans la culture scientifique

En science, il y a beaucoup de freins pour pratiquer cette façon de communiquer. Libérer l’esprit de ces freins peut nous conduire à découvrir de nouvelles solutions.

On parle rarement en science des aspects émotionnels et subjectifs de la recherche, dans les conférences comme dans les réunions. Uri Alon a pensé que s’il rendait son groupe aussi créatif et ludique que possible et si chacun en faisait autant, la science avancerait mieux. Il l’avait vraiment compris en écoutant un exposé d’Evelyn Fox Keller [3]. Elle disait : « Pourquoi ne parle-t-on pas en science des aspects émotionnels et subjectifs de la recherche ? C’est une question de valeurs, cela a à voir avec la culture de la science. En science, on recherche des connaissances qui sont objectives et rationnelles […] ».

Quand vous étiquetez quelque chose comme objectif et rationnel, automatiquement le côté subjectif et émotionnel est étiqueté comme non scientifique ou anti-scientifique ou même menaçant pour la science. La science a une culture, mais cette culture peut être changée et le chercheur peut être un agent de ce changement.

Uri Alon raconte que lors d’un exposé dans une conférence, il a commencé à parler des aspects émotionnels et subjectifs de la science et combien il est important d’en discuter. Les auditeurs étaient distants, troublés, ils ne pouvaient pas comprendre ce qu’il disait dans le contexte d’une conférence objective et rationnelle avec ses dix diapositives Powerpoint. Il a essayé diverses façons de communiquer les idées sur les aspects subjectifs et émotionnels et il n’a pas trouvé d’issue.

Par la suite, il a commencé son exposé par un blues accompagné à la guitare qui parlait d’une des plus grandes craintes éprouvées par les scientifiques. En effet, certains travaillent dur, découvrent quelque chose de nouveau et quelqu’un le publie avant eux. Cela s’appelle se faire doubler (being scooped). C’est terrible de se faire doubler, dit-il ! Cela engendre la crainte de parler à d’autres. Pourtant parler à d’autres, c’est partager de la connaissance. Alors il a sorti sa guitare, annoncé son chant « scooped again », demandé à l’audience de chanter avec lui « scoop scoop » [4].

Les gens ont commencé à rire, soulagés de voir qu’il y avait d’autres scientifiques qu’eux qui partageaient ce problème. Ils se sont mis à parler de ces choses subjectives et émotionnelles qui leur arrivent pendant qu’ils font de la recherche. Un grand tabou a été levé.

On a alors créé de petites équipes, qui se réunissent régulièrement tous les mardis, pour parler des émotions et de tout ce qui peut être subjectif quand les chercheurs font de la recherche ou quand ils encadrent des étudiants. Puis, des dizaines de groupes se sont créés dans le monde entier. Alors, dit-il, quand il rencontre ces groupes, il ne voit pas de scientifiques isolés ou sur la défensive. Ce sont des leaders, ils se sentent à même de faire des changements dans la culture de leurs institutions, comme par exemple démarrer des séminaires et des cours sur les aspects émotionnels et subjectifs rencontrés dans leur travail scientifique.

La culture de la science est en train de changer, les scientifiques deviennent des agents du changement, ils apportent ce qu’ils peuvent au sein de leur sphère d’influence. Alors, un blues chanté et accompagné à la guitare, ne serait-ce pas une façon d’améliorer aussi la perception de la science par le public ?

Précisons bien toutefois que la « méthode » défendue ici par Uri Alon pour surmonter certains blocages n’est qu’une méthode parmi d’autres possibles, qui n’a pas été évaluée scientifiquement.

[1] Uri Alon a reçu de The Human Frontier Science Program Organization (HFSPO) le prix Nakasone 2014 pour ses travaux sur les motifs (building blocks) dans les réseaux biologiques. http://siliconwadi.fr/12787/le-cher…
[2] TED Talk : We have to change the culture of science to do better research : https://www.youtube.com/watch?v=RVo…
[3] http://www.diffusion.ens.fr/index.p…
[4] Scooped again by Uri Alon – at the 1st International SystemsX : https://www.youtube.com/watch?v=6Pf…