Les désillusions de la psychanalyse

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Publié en ligne le 14 mars 2022

Les désillusions de la psychanalyse, Jacques Van Rillaer (afis.org)

Les désillusions de la psychanalyse (Fiche de lecture)
Jacques Van Rillaer
Mardaga, 2021, 431 pages, 24,90 €

« Aux déçus de la religion et du marxisme, la psychanalyse propose une nouvelle forme de salut. »

Telle est l’hypothèse forte proposée par Jacques Van Rillaer dans ce nouvel ouvrage pour expliquer pourquoi la psychanalyse nourrit encore les illusions d’un grand nombre d’adeptes, offrant à ceux qui désirent l’exercer une profession très rentable tant qu’ils ont des clients.

J. Van Rillaer, bien connu de nos lecteurs et membre du comité de parrainage de l’Afis, a pratiqué la psychanalyse en tant que psychanalyste lacanien pendant une dizaine d’années. Professeur de psychologie à l’université de Louvain et à l’université Saint-Louis à Bruxelles, il a peu à peu remis en question ses anciennes convictions à propos du freudisme. Il a été l’un des principaux contributeurs du Livre noir de la psychanalyse, en 2005. Aujourd’hui, ce nouvel opus est l’aboutissement de ses recherches, l’une des plus radicales déconstructions théoriques, pratiques, idéologiques et rigoureusement étayées de la psychanalyse.

Dans l’avant-propos, J. Van Rillaer donne les raisons pour lesquelles il propose une version remaniée et enrichie des Illusions de la psychanalyse (1981) 1 sous le titre Les Désillusions de la psychanalyse. L’ouvrage de 1981 faisant l’objet de demandes incessantes, son éditeur a souhaité le rééditer, moyennant sa révision par son auteur. Telle est la première raison. Les deux autres avancées par l’auteur sont plus personnelles : « l’obligation pour un professeur d’université de s’informer sans relâche et de publier périodiquement le résultat de ses recherches », et « la volonté de rendre service »« À partir du moment où j’ai la conviction, écrit-il, que des personnes sont induites en erreur, perdent leur temps et risquent d’aller plus mal, j’éprouve l’obligation de faire savoir ce que j’ai eu la chance d’avoir appris. »

Toutefois, J. Van Rillaer apporte cette nuance : « Je souhaite seulement aider celles et ceux qui doutent, afin qu’ils appliquent la devise kantienne des Lumières : sapere aude, ose penser par toi-même, aie le courage de te servir de ton propre entendement. » L’auteur nous livre alors un bilan critique du freudisme et de la psychanalyse.

L’introduction annonce son intention : « Je ne cherche pas à condamner la psychanalyse au nom d’excès ponctuels, passagers […] Mon analyse porte sur les conceptions et les pratiques les plus typiques de la psychanalyse. »

Il passe ensuite en revue « La nébuleuse des psychologies ». Il s’agit des quatre catégories de conceptions des comportements humains et animaux : les psychologies intuitives, philosophiques, psychanalytiques et scientifiques. Après avoir défini les concepts et méthodes de chacune, il poursuit par un « Intermède » sur les « Leçons de l’histoire des sciences ». Alors que « les présentations de l’histoire des sciences sont généralement épurées, passant sous silence les errements, les erreurs, les théories farfelues », il note qu’« en réalité, le progrès scientifique se fait en zigzag. Les fausses conceptions sont beaucoup plus nombreuses que celles qui sont ajustées à la réalité. »

Cette mise en perspective conduit à la question centrale : « La psychanalyse : une science ? » Ayant méthodiquement interrogé le concept de science ainsi que les conceptions souvent contradictoires des psychanalystes eux-mêmes, J. Van Rillaer conclut que la majorité des psychanalystes considèrent que leurs théories n’ont pas « à se soumettre aux règles de la recherche scientifique ».

L’exposé de « La méthode de Freud » montre l’impasse à laquelle elle a conduit, qui se résume ainsi : « Si le patient va plus mal, c’est qu’il “résiste” à la vérité que dévoile l’analyste ! »

Le livre explore ensuite « Les théories freudiennes », qui toutes découlent de la théorie de l’inconscient. L’auteur écrit que, de son premier livre, Les Études sur l’hystérie (1895), au dernier, Moïse et la religion monothéiste (1939) : « Freud n’a cessé d’être fondamentalement un conteur plutôt qu’un chercheur scientifique, il n’a cessé de spéculer, il n’a cessé de croire à ses interprétations et constructions. La communauté des analystes freudiens croit toujours qu’il a été “plus souvent dans le vrai que dans l’erreur”. »

Le bilan thérapeutique de la psychanalyse s’avérera négatif de l’aveu même de Freud. Selon J. Van Rillaer, « l’effet Shéhérazade » décrit l’espoir d’une « illumination salvatrice » entretenu par chaque séance d’une analyse interminable au cours de laquelle le client rencontre une interprétation et une explication livrées par l’analyste. L’auteur remarque : « Ces thérapies au long cours fonctionnent sur le modèle des Contes des Mille et Une Nuits. » Il évoque alors l’histoire du roi de Perse Shâhriyâr qui « épousait chaque jour une nouvelle femme et la faisait exécuter le lendemain. Shéhérazade a échappé à ce sort en racontant chaque nuit un conte captivant sans le terminer. Chaque fois, le roi laissait Shéhérazade en vie pour connaître la suite de l’histoire. » Comme Shéhérazade, le psychanalyste tient son patient en haleine, lui suggérant séance après séance que la guérison est au bout… d’une thérapie sans fin.

J. Van Rillaer rappelle les lettres ouvertes en faveur de la paix échangées par Freud et Einstein, en 1931, « à l’initiative du Comité permanent des Lettres et des Arts de la Société des Nations. » L’auteur écrit que Freud s’imaginait que lorsque le plus grand physicien du XXe siècle aurait abandonné ses résistances à sa théorie, il deviendrait son « disciple ». Autre échec : Freud voulait « être le Darwin de la psychologie. Il a échoué. »

L’exposé des désillusions en série décrit l’itinéraire « d’un adepte de la psychanalyse, membre pendant plus de dix ans d’une École de psychanalyse », et montre comment l’auteur a pu « perdre la foi dans les Écritures freudiennes et devenir un iconoclaste ». Cependant, J. Van Rillaer confie qu’il n’a pas abandonné en un jour la doctrine psychanalytique. « Ma déconversion s’est faite lentement, par étapes. J’ai dû vaincre des “résistances”, écrit-il, braver la conception dominante de mon milieu intellectuel, mettre en péril des amitiés – car les passions sont fortes en milieu analytique –, quitter à regret la jouissance de l’omniscience, acquérir l’esprit scientifique et dire “peut-être” et “je ne sais pas”. »
Cet ouvrage est une véritable somme de savoir et de culture. Il est remarquablement écrit, limpide et documenté. Il instruira et passionnera aussi bien le lecteur qui ne connaît pas la psychanalyse que celui qui la connaît bien.

1 Rouzé M, recension des Illusions de la psychanalyse de Jacques Van Rillaer, 11 juillet 2004, sur afis.org