Tous spectateurs ?

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Publié en ligne le 30 septembre 2020 – Sociologie –

SPS 332 : https://www.pseudo-sciences.org/Tous-spectateurs

Le monde est un endroit redoutable. Non pas tant à cause de ceux qui font le mal, qu’à cause de ceux qui voient le mal et ne font rien pour l’empêcher.

Albert EinsteinComment je vois le monde

Tous spectateurs ?

Une attaque violente, provoquée par une personne sur une autre, se déroule sous les yeux d’un spectateur : dans quelles conditions le témoin sera-t-il susceptible d’intervenir pour aider la victime ?

© Cookiecutter | Dreamstime.com

Plusieurs pays ont introduit dans leur Code civil et pénal le délit de non-assistance à personne en danger, dans la mesure où l’on a trop souvent observé qu’en présence d’un événement grave, peu de gens volent au secours des victimes, se conformant spontanément à ce précepte asiatique : « Si nous ne voyons rien de mal, nous n’entendons rien de mal, nous ne disons rien de mal, il ne peut nous arriver que du bien », illustré par les trois singes de la sagesse, « ne rien voir, ne rien entendre et ne rien dire ».

Ce phénomène de non-intervention face à une agression est suffisamment courant pour avoir été étudié par la psychologie sociale. Il a été attribué à un processus psychologique nommé « effet spectateur », « effet du témoin », ou encore « effet du passant » (bystander effect). En 1968, deux psychologues sociaux en ont démontré expérimentalement l’existence.

L’affaire Kathy Genovese

L’exemple devenu paradigmatique de l’inaction des témoins d’un crime est celui de Kathy Genovese, tuée tout près de chez elle à coups de couteau dans le quartier de Queens à New York, alors qu’elle rentrait de son travail un soir de mars 1964. Un crime n’est jamais anodin, mais l’événement survenu dans une ville de la taille et du genre de New York serait resté inaperçu, relégué dans une fraction de colonne du New York Times, si le rédacteur en chef du journal, A. M. Rosenthal, n’avait appris une semaine plus tard de la part du responsable de la police de New York ce fait dissimulé jusque-là : l’agression de K. Genovese avait été lente, bruyante et publique. Elle avait hurlé au secours. Après avoir été attaquée en pleine rue, elle avait réussi à se traîner jusqu’au hall de son immeuble. L’agresseur était alors revenu l’achever et l’avait violée. La mise à mort de la jeune femme avait duré plus de trente minutes. D’après le journal, trente-huit de ses voisins y avaient assisté du haut de leurs fenêtres, sans appeler la police.

Quelques jours plus tard, le Times publia un long article en première page qui provoqua bien des réactions. Il commençait ainsi : « Pendant plus d’une demi-heure, trente-huit honorables citoyens de Queens, respectueux de la loi et de l’ordre, ont regardé un tueur traquer une femme avant de la poignarder, l’attaquant à trois reprises dans Kew Gardens. Par deux fois, le son de leurs voix et la lumière soudainement allumée aux fenêtres interrompirent la traque et firent fuir l’assassin. Chaque fois, il revint, retrouva sa victime et la frappa de son couteau. Pas une seule personne ne téléphona à la police durant l’agression ; un seul témoin le fit lorsque la victime eut succombé. Cela se passait il y a aujourd’hui deux semaines. Mais l’inspecteur en chef adjoint Frederick M. Lussen, responsable de la police dans le secteur, malgré ses vingt-cinq ans d’expérience des enquêtes criminelles, est encore sous le choc. Il est capable de vous décrire froidement toutes sortes de meurtres. Mais le crime de Kew Gardens le confond, non parce que c’est un meurtre, mais parce que les “honnêtes gens” n’ont pas prévenu la police. »

La question se posa alors de savoir quelle pouvait être la cause de l’inertie des témoins. Ceux qui avaient été interrogés ont prétendu qu’ils avaient eu peur, ou qu’ils n’avaient pas voulu être mêlés à l’affaire, alors qu’un simple appel même anonyme aurait pu sauver K. Genovese sans menacer leur sécurité.

Des commentateurs attribuèrent l’immobilisme des voisins à l’influence nocive de la télévision et de ses violences, d’autres à une agressivité latente, ou encore à la dépersonnalisation produite par la vie urbaine, avec ses sociétés mégalopolitaines et l’assujettissement de l’individu à la collectivité. Le journaliste du Times écrivit : « L’indifférence à l’égard de son voisin et de ses ennuis est un réflexe conditionné de la vie à New York comme dans d’autres grandes villes » [1].

En 2007, un article rectifia certains faits racontés dans la presse [2]. En réalité, contrairement à ce qui avait été affirmé, les témoins étaient beaucoup moins nombreux, une demi-douzaine tout au plus. L’un des témoins dit avoir ouvert sa fenêtre et sommé l’agresseur de laisser la jeune femme tranquille. Ce qui l’avait fait fuir, mais il était revenu quelques minutes plus tard quand il l’avait vue entrer dans l’immeuble, et l’avait achevée.

New York en 1911, George Bellows (1882-1925)

Quoi qu’il en soit, cet événement eut un retentissement considérable et incita deux chercheurs, Bibb Latané et John Darley

Une loge, un jour de spectacle gratuit, Louis-Léopold Boilly (1761-1845)

à se pencher sur les facteurs pouvant expliquer l’absence d’intervention [3].

L’ignorance collective

Les chercheurs firent l’hypothèse contre-intuitive que plus il y a de témoins d’un accident ou d’une agression, et moins il y a de chances que quelqu’un intervienne.

Pour étayer cette hypothèse, ils mirent en avant les risques que représente toute intervention à cause de l’inexpérience et de l’ignorance de la plupart des gens face à des situations exceptionnelles et inattendues, ce qu’ils appelèrent l’« ignorance collective » (pluralistic ignorance). Il faut que non seulement les témoins remarquent l’urgence d’une situation, mais encore qu’ils interprètent sa nature, qu’ils décident que c’est à eux que revient la responsabilité d’agir et enfin qu’ils soient capables de choisir un mode d’action adéquat. En fonction de la réaction ou de l’absence de réaction des autres témoins, ils ajustent leur propre comportement.

Preuve sociale et dilution de responsabilité

Dans une première expérience, les chercheurs réunirent des étudiants volontaires par groupes de deux et de six pour discuter des « problèmes qu’entraîne la vie dans une ville universitaire ». Chaque sujet était installé dans une cabine séparée et communiquait soit avec un autre interlocuteur, soit avec cinq autres, grâce à un micro et des écouteurs. C’est du moins ainsi que le test leur avait été présenté. En réalité, les interventions des interlocuteurs avaient déjà été enregistrées. La première intervention enregistrée était celle d’un homme complice de l’expérimentateur, qui confiait avoir des difficultés à s’adapter à la vie en ville et être sujet fréquemment à de graves crises d’épilepsie. Au cours de la discussion, il reprenait le micro et simulait une crise nerveuse.

Parmi ceux qui croyaient être seuls à discuter avec la personne malade, 100 % signalèrent la crise et 85 % se précipitèrent dans le couloir pour chercher du secours. Parmi les sujets qui croyaient faire partie d’un groupe de six, 62 % signalèrent la crise, mais restèrent immobiles. Cependant, ils paraissaient très affectés par l’événement, contrairement à la thèse de l’indifférence généralisée aux maux d’autrui. Les chercheurs répliquèrent plusieurs fois l’expérience en changeant certains de ses paramètres comme la taille du groupe, la nature du groupe : variation du nombre de participants, voix féminine ou voix masculine, poursuite d’études différentes, etc.

En 1981, dans une méta-analyse impliquant 6 000 participants, Bibb Latané et Steve Nida trouvèrent que dans 90 % des cas, les participants sont plus enclins à porter secours quand ils sont seuls plutôt qu’en groupe [4]. Plus il y a de témoins d’une situation d’urgence, moins il y a de chances pour que les spectateurs viennent en aide à la victime, ce qu’ils appelèrent « l’effet spectateur » (bystander effect). Par ailleurs, la présence physique d’autres témoins n’est pas nécessaire pour que l’effet spectateur se produise. Il suffit que le témoin pense que d’autres assistent aussi à l’événement pour qu’il soit tenté de déléguer sa responsabilité en vertu de la « dilution de responsabilité » (diffusion of responsibility).

Une deuxième expérience fut menée pour tester les comportements dans une situation d’urgence, qui mettait en danger les sujets euxmêmes, et déterminer pour quelles raisons la tendance à porter secours et à préserver sa propre intégrité physique est favorisée ou freinée. Des étudiants volontaires devaient remplir un questionnaire. Certains étaient seuls dans une pièce, d’autres en groupes de trois dans une autre pièce, d’autres encore étaient accompagnés par deux complices qui avaient pour consigne de ne pas réagir. Une fois les sujets plongés dans la rédaction de leurs questionnaires, une fumée âcre passait sous la porte. Résultat, 75 % des étudiants qui étaient seuls dans la pièce, 38 % de ceux qui étaient en groupe et 10 % de ceux qui étaient accompagnés par les complices de l’expérimentateur sonnèrent l’alarme. L’expérience fut reproduite en utilisant d’autres types d’alertes.

Les résultats confirmèrent le principe de la « preuve sociale ». Dans l’incertitude devant certaines situations, on a tendance à regarder autour de soi pour trouver dans l’attitude des autres la preuve de la gravité de l’événement. Et si les autres témoins ne bougent pas, il y a des chances pour que l’on fasse de même. « En vertu du principe de la preuve sociale, le cas sera donc considéré comme n’appelant pas de mesures urgentes. C’est là, d’après Latané et Darley, l’état d’ignorance collective dans lequel chaque individu conclut de l’impassibilité générale que tout va bien. Le danger peut alors dépasser le point où un individu isolé, non influencé par le calme apparent des autres personnes, agirait » écrit Robert Cialdini [5].

Latané et Darley illustrèrent les conséquences tragiques que peut avoir la dilution de responsabilité par ce fait divers qui s’était produit à Chicago : « Une étudiante a été battue et étranglée en plein jour, à proximité de l’un des sites les plus passants de la ville […] Le corps nu de Lee Alexis Wilson, vingt-trois ans, a été trouvé vendredi dans un massif […] par un garçon de douze ans qui jouait dans les buissons […] La police estime que des milliers de personnes ont dû passer sur les lieux. Un témoin a indiqué qu’il avait entendu des cris, vers deux heures de l’après-midi, mais qu’il ne s’en était pas préoccupé, parce que personne ne semblait y prêter attention. »

L’effet d’éveil

Scott Lilienfeld et ses collègues ont montré que la connaissance des effets psychologiques augmente les chances d’une intervention en cas d’urgence [6]. C’est ce que Kenneth Gergen a appelé en 1973 un « effet d’éveil » (enlightenment effect [7]) : connaître les résultats de la recherche en psychologie scientifique peut influencer le comportement dans le monde réel. Un groupe de chercheurs a exposé les travaux de recherche sur les effets de l’intervention des témoins à une classe d’étudiants en psychologie, mais pas à une autre classe de même niveau [8].

Deux semaines plus tard, tous les étudiants – accompagnés par un expérimentateur – sont tombés sur une personne couchée sur un banc dans un parc. Le scénario était truqué, et 43 % des étudiants qui avaient suivi le cours sur l’intervention des témoins sont intervenus pour aider la « victime » contre 25 % de ceux qui ne l’avaient pas reçu. Cette étude a fonctionné, probablement parce qu’elle a apporté de nouvelles connaissances et peut-être aussi parce qu’elle a sensibilisé davantage les gens à l’importance de l’aide.

Renverser la vapeur

La stratégie à adopter en cas d’urgence est de réduire les doutes des spectateurs et de leur confier un rôle clair à jouer. C’est ce que R. Cialdini appelle « renverser la vapeur ». Si le principe de la preuve sociale joue souvent en défaveur d’une victime, connaître les facteurs qui provoquent l’apathie des témoins d’une agression, d’un accident ou d’un malaise dans la rue permettra de la faire jouer en sa faveur. Comprendre que les témoins en groupe sont passifs non pas par indifférence, ni à cause d’un trait regrettable de leur personnalité, mais à cause de la cécité d’inattention 1, ou parce qu’ils n’ont pas interprété la situation comme urgente, ou ne savent pas ce qu’il faut faire, réduira l’incertitude du témoin. De simples appels au secours ne suffiront pas, ils pourront tout au plus attirer l’attention. L’idéal, si la victime est consciente, serait de tout mettre en œuvre pour faire comprendre quelle aide est nécessaire : isoler un individu dans la foule en le désignant par un détail de son apparence, par exemple la couleur de sa veste, s’adresser à lui directement : « Vous, avec la veste bleue », lui dire ce qu’il doit faire : « Appelez la police » ou « Appelez le Samu ». En résumé, lui donner le rôle du sauveteur. Il saura ainsi que la situation est urgente et qu’il a la responsabilité d’apporter son aide. Et d’autres témoins le suivront.

Un meurtre dans la maison, Jakub Schikaneder (1855-1924)

Cependant, la recherche expérimentale n’a pas pu étudier le comportement des spectateurs dans le contexte d’attaques violentes hors laboratoire. Cela est dû à l’impossibilité pratique et éthique d’exposer les participants à des conditions d’étude objectivement ou subjectivement dangereuses. Une étude récente menée par les chercheurs de l’université de Lancaster [9] ayant analysé 219 agressions en public filmées par des caméras vidéos de surveillance à Lancaster (Grande-Bretagne), Amsterdam (PaysBas) et au Cap (Afrique du Sud), a montré que dans 90,9 % des cas étudiés, au moins un témoin de la scène intervient, quel que soit le pays dans lequel l’agression a lieu et malgré des contextes très variés en termes de sécurité publique.

Agir ou ne pas agir ?

Si l’incertitude du témoin est levée et s’il réagit devant l’urgence d’une situation, il reste que l’efficacité de son action peut être variable. En 2008, deux chercheurs, Timothy Hart et Terance Miethe ont fait une enquête auprès de victimes d’agressions pour connaître leur avis sur le comportement de témoins [10]. Les personnes interrogées avaient été victimes pour 68 % d’entre elles d’agressions physiques, 49 % de vols à l’arraché, 28 % de viols. L’intervention des témoins était jugée par les victimes comme « ni utile ni contre-productive » dans 48 % des agressions toutes confondues, « utile » dans 37 %, « contre-productive » dans 3 % des cas.

Si l’efficacité du secours apporté est variable, il reste qu’il est préférable d’agir plutôt que de rester passif.

Souhaitons que les quelques minutes passées à lire ce texte renforcent votre capacité d’intervention face à une situation d’urgence !

Références

1 | Rosenthal AM, Thirty-eight witnesses : The Kitty Genovese case, University of California Press, 1964.
2 | Manning R, Levine M, Collins A,“The Kitty Genovese murder and the social psychology of helping : the parable of the 38 witnesses “American Psychologist, 2007, 62 :555-62.
3 | Darley J, Latané B, “Bystander intervention in emergencies : Diffusion of responsibility”J Personality and Social Psychology, 1968, 8 :377-83.
4 | Latané B, Nida S, “Ten years of research on group size and helping”Psychol Bull, 1981, 89 :308-24.
5 | Cialdini R, Influence et manipulation, First, trad. française, 1990, p. 130.
6 | Lilienfeld S et al., 50 Great myths of popular psychology. Wiley-Blackwell, 2012.
7 | Gergen KJ, “Social psychology as history”J Personality and Social Psychology, 1975, 26 :309-20.
8 | Beaman A, Barnes PJ, Klentz B, McQuirk B, “Increasing helping rates through information dissemination : Teaching pays”Personality and Social Psychology Bulletin, 1978, 4 :406-11.
9 | Philpot R et al., “Would I be helped ? Cross-National CCTV Footage shows that intervention is the norm in public conflicts”The American Psychologist, 2019, 75 :66-75.
10 | Hart T, Miethe T, “Exploring bystander presence and intervention in nonfatal violent victimization : When does helping really help ?”Violence and Victims, 2008, 23 :637-51.

1 Le test du gorille invisible (The Invisible Gorilla) a été mis au point en 1999 par Christopher Chabris et Daniel Simons, deux chercheurs en psychologie cognitive de l’Université Harvard. Il montre que lorsque nous sommes occupés à une tâche particulière, il arrive souvent que nous ne remarquions pas un événement inattendu dans notre environnement. Voir SPSn° 312, avril 2015.