Souvenirs refoulés (Davis & Loftus, mai 2014)

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Avant-propos

Dans cet article, publié en mai 2014,  par Deborah Davis et Elizabeth Loftus sous le titre  Repressed Memories”The Encyclopedia of Clinical Psychology, (que j’ai traduit pour nos lecteurs),  les auteures font le point sur la question des soi-disant souvenirs refoulés « retrouvés » en thérapie. Les publications récentes sont données à la fin de l’article.

Brigitte Axelrad

Les souvenirs refoulés (Repressed Memories)

Clinical Psychology

  1. Deborah Davis1,
  2. Elizabeth Loftus2

 Published Online: 22 MAY 2014
DOI: 10.1002/9781118625392.wbecp270
Copyright © 2014 John Wiley & Sons, Inc. All rights reserved.
(1)Deborah Davis  University of Nevada, Reno
(2)Elizabeth F. Loftus University of California, Irvine – Department of Psychology
and Social Behavior; University of California, Irvine School of Law

Au début des années 1980 et plus encore dans les années 1990, des dizaines de revendications juridiques ont été déposées par les victimes présumées, alléguant qu’elles avaient récemment “récupéré” des souvenirs d’abus sexuels qui avaient été « refoulés » pendant des périodes s’étendant sur plusieurs années ou plusieurs décennies (Loftus et Ketcham, 1994 ; Pendergrast, 1995).

Les questions

Les nombreuses questions soulevées par ces affirmations sont parmi les plus controversées de l’histoire de la psychologie.

  •  Un phénomène, tel que le  refoulement, existe-t-il ?
  • Si oui, peut-on vraiment refouler les souvenirs  d’événements dramatiques et aussi personnellement traumatisants que les horreurs de la guerre ou les abus sexuels, commis par des auteurs aussi proches que les membres de la famille, le clergé, les cultes sataniques ou simplement le voisin d’à côté ?
  • Si oui, ces souvenirs refoulés peuvent-ils être récupérés intacts, même après de nombreuses décennies, exempts de toute fabrication ou de distorsion ?
  • D’autre part, les images et les pensées ressenties comme de vrais souvenirs peuvent-elles être fausses ?
  • Ces souvenirs, qui semblent réels et vifs même si les événements ne sont jamais arrivés, peuvent-ils être en quelque sorte fabriqués de toutes pièces (from whole cloth). Si oui, par quels processus ?
  • Comment pouvons-nous connaître la différence entre des souvenirs réels et de faux souvenirs?
  • Fondamentalement, comment pouvons-nous connaître les réponses à ces questions?
  • Y a-t-il des méthodes scientifiques disponibles et adéquates pour enquêter sur ces questions?

 Les thèses en présence.

Les psychologues ont commencé à répondre à ces questions sérieusement à la fin des années 1980 et 1990. Pendant cette période, les défenseurs de la réalité des souvenirs refoulés ont publié un certain nombre de livres faisant valoir que l’abus sexuel est omniprésent, traumatique et donc susceptible d’être refoulé. La « théorie du traumatisme traître » (Betrayal trauma theory) (Freyd, 1996 ) a même offert la proposition contre-intuitive (the counterintuitive proposition) que plus proche est la relation de la victime avec l’agresseur et  plus souvent l’abus se produit, plus il est probable que la victime  va réprimer la totalité du souvenir de l’abus.

Des livres populaires et les médias ont encouragé ceux qui souffrent de détresse à auto-évaluer l’étiologie de leurs symptômes d’une manière qui encourage l’auto diagnostic de l’abus. Certains des livres les plus populaires sur le sujet ont inclus de longues listes de symptômes présumés d’abus sexuels refoulés. De nombreux  symptômes, où la plupart d’entre eux, sont  ressentis en général par les populations  de patients, non abusées,  qui sont en thérapie.

Ils ont suggéré que la présence de n’importe lequel de ces symptômes indiquaient un abus refoulé – et que l’incapacité à se rappeler l’abus était un symptôme d’abus (par exemple, Bass & Davis, 1994 ; Blume, 1998 ).

Simultanément, certains thérapeutes ont commencé à se décrire comme des thérapeutes de la « mémoire retrouvée » et à se spécialiser dans le traitement des patient(e)s prétendument abusé(e)s avec des souvenirs refoulés de leur abus. En conséquence, un certain nombre d’auteurs présumés (de ces abus) ont été accusés d’abus de la part de leurs accusateurs qui n’avaient aucun souvenir de l’abus avant une thérapie prolongée par une « récupération des souvenirs », dans laquelle ils ont été soumis à des stratégies thérapeutiques hautement suggestives, conçues pour les convaincre qu’ils avaient été victimes d’abus (en dépit de leur manque de souvenirs) et pour déclencher la récupération des « souvenirs» d’abus qu’ils avaient sans doute refoulés.

La position des praticiens

De façon compréhensible, les plus convaincus de la réalité du refoulement et de la récupération des souvenirs d’abus ont eu tendance à être les thérapeutes praticiens alors que ceux doutant de ces phénomènes étaient généralement des scientifiques de la mémoire et des chercheurs scientifiques cliniciens. A cette époque, les thérapeutes praticiens n’avaient pas été largement sensibilisés au potentiel des entrevues suggestives et des procédures de “récupération”  des souvenirs, ni au fait de créer de fausses croyances et de faux souvenirs. Au lieu de cela, largement exposés aux théories du refoulement de Sigmund Freud, les thérapeutes avaient tendance à croire dans le phénomène du refoulement, à croire qu’une agression sexuelle était particulièrement susceptible d’être refoulée, et à croire en l’efficacité des procédures telles que l’hypnose, l’imagerie guidée et d’autres procédures thérapeutiques communément utilisées pour la récupération de souvenirs précis et sans distorsion, autrement inaccessibles à la conscience.

La position des scientifiques

Les scientifiques de la mémoire, d’autre part, ont trouvé ces affirmations fondamentalement invraisemblables. Un important corpus de recherche a démontré que les événements traumatiques sont particulièrement susceptibles d’être mémorisés, plutôt que d’être refoulés. Les souvenirs de traumatismes peuvent être inexacts par rapport aux détails spécifiques, mais de nombreuses recherches ont indiqué que l’essentiel des événements traumatiques a très peu de chances d’être oublié. Comment, alors, ces points de vue contradictoires, pourraient-ils être résolus?

Comment départager les points de vue ?

Deux stratégies générales ont été poursuivies.

Peut-on démonter la réalité des souvenirs d’abus ?

La première a pour but de démontrer la réalité des souvenirs retrouvés d’abus en essayant de documenter des cas de la vie réelle du refoulement et de la récupération des souvenirs d’abus. Cela a été complété dans une moindre mesure par des études de laboratoire qui tentent de démontrer le refoulement (par exemple, Erdelyi, 2006 ). Des études de ce genre, cependant, ont souffert d’un certain nombre de problèmes méthodologiques qui les rendaient peu convaincantes pour les scientifiques de la mémoire.

Par exemple, pour démontrer avec succès que le refoulement et que la récupération de souvenir ont eu lieu, il faudrait être en mesure de montrer ce qui suit :

  • (a) que l’abus s’est produit ;
  • (b) que c’était assez traumatisant pour déclencher le refoulement ;
  • (c) que la personne avait essayé, mais était incapable dese souvenir de l’abus pendant une certaine période de temps ;
  • (d) que la personne n’apas oublié  l’abus (qu’elle ait essayé ou pas) pendant une certaine période de temps ;
  • (e) que l’incapacité à se souvenir était due au refoulement plutôt qu’à des défaillances normales de la mémoire ;et
  • (f) que les souvenirs éventuellement déclarés reflètent avec exactitude l’abus d’origine.

Souvent, l’abus d’origine n’a pas été documenté. S’il est documenté, la validité de la preuve de l’abus présumé est souvent suspecte et sujette à controverse. En outre, lorsqu’on a demandé à la victime présumée s’il y avait eu un moment où elle ne se souvenait pas de l’abus,  la plupart ne se souviennent pas précisément de ce qu’elles se sont ou ne se sont pas rappelé au cours des nombreuses années, voire des décennies. Le plus difficile, peut-être, est l’obligation de montrer que tout manquement à se souvenir était dû au refoulement plutôt qu’à des échecs ordinaires de la mémoire. Certaines victimes ne considèrent pas leur abus comme traumatique, et donc il n’y a aucune raison théorique pour que la répression se produise (Davis & Loftus, 2009).

Ces problèmes ainsi que d’autres problèmes méthodologiques ont rendu presque impossible de démontrer la réalité du refoulement et plus tard la récupération de souvenirs précis d’abus. Les tentatives visant à induire un traumatisme suffisant et à étudier le refoulement en laboratoire sont, bien sûr, contraires à l’éthique et impossibles. Cette situation a entraîné une pénurie de tests scientifiques adéquats sur la réalité du refoulement et la récupération précise des souvenirs traumatiques.

Les influences suggestives sont-elles démontrées ?

L’autre stratégie générale a été de démontrer que les faux souvenirs de toutes sortes d’événements peuvent être déclenchés par des influences suggestives au sein et en dehors de la thérapie, fournissant ainsi une explication sur la façon dont les victimes présumées pourraient développer de faux souvenirs d’abus apparemment très réels. Une vaste littérature a maintenant été accumulée pour démontrer que les influences suggestives, allant de la simple suggestion que quelque chose aurait pu se produire aux nombreuses procédures formelles de thérapie comme l’hypnose, l’imagerie guidée, l’interprétation des rêves, ainsi que d’autres techniques suggestives, peuvent provoquer le développement de faux souvenirs autobiographiques ( Belli, 2012 ; Loftus & Davis, 2006 ).

Les critiques ont noté, cependant, que ces démonstrations de laboratoire n’ont pas entraîné des événements comparables à des abus sexuels en importance ou en degré de traumatisme.

Peut-on apporter une solution à la controverse ?

McNally (2012 ) a proposé une solution à la controverse de la mémoire retrouvée, en suggérant que beaucoup de personnes ne comprennent pas leur expérience de l’abus sexuel au moment où il se produit et / ou ne le trouvent pas traumatique. Par conséquent, même s’il n’est pas refoulé, elles ne pensent pas beaucoup à ce sujet pendant des années, ou ne se souviennent pas y avoir pensé. Quand elles pensent des années plus tard à un moment où elles peuvent le comprendre comme un abus, elles souffrent d’une détresse intense. Elles ne se souviennent pas d’y avoir pensé pendant l’intervalle précédent, de sorte qu’elles croient que le souvenir a été refoulé pendant cette période et seulement récemment récupéré.

McNally conclut que certaines personnes ont  développé des faux souvenirs en thérapie ou par d’autres moyens suggestifs, et que certaines se souviennent de véritables cas d’abus de nombreuses années plus tard. Cependant, aucune n’était susceptible d’avoir des souvenirs refoulés d’abus et de les avoir plus tard récupérés intacts. Au lieu de cela, des expériences qui semblaient relativement bénignes au moment où elles se sont produites ont été réinterprétées comme horribles et traumatisantes lorsque les victimes adultes en  venaient à les qualifier et à les évaluer en termes d’abus.

Les différentes solutions de la controverse sont peu susceptibles d’être acceptées par la vaste communauté thérapeutique et la communauté scientifique, en partie parce qu’elles s’appuient sur des critères de vérité différents pour évaluer la question. Alors que la communauté scientifique exige des preuves scientifiques à l’appui de n’importe quelle position, la communauté des thérapeutes est plus convaincue par la réalité subjective de leurs expériences et de celles de leurs clients.

 Références

  • Bass, E., &Davis, L. (1994). The courage to heal: A guide for women survivors of child sexual abuse (3rd ed.). New York, NY: Harper Perennial.
  • Belli, R. F. (2012).True and false recovered memories: Toward a reconciliation of the debate (Vol. 58). New York, NY: Springer Science + Business Media.
  • Blume, E. S. (1998).Secret survivors. New York, NY: Ballantine Books.
  • Davis, D., &Loftus, E. F. (2009). The scientific status of “repressed” and “recovered” memories of sexual abuse. In L. Skeem, & S. O. Lilienfeld (Eds.), Psychological science in the courtroom: Consensus and controversy (pp. 5579). New York, NY: Guilford Press.
  • Erdelyi, M. H. (2006).The unified theory of repression. Behavioral and Brain Sciences , 29(5), 499511. doi: 1017/s0140525x06009113
  • Freyd, J. J. (1996).Betrayal trauma: The logic behind forgetting childhood abuse. Cambridge, MA: Harvard University Press.
  • Loftus, E. F., &Davis, D. (2006). Recovered memories. Annual Review of Clinical Psychology , 2, 469498. doi:1146/annurev.clinpsy.2.022305.095315
  • Loftus, E. F., &Ketcham, K. (1994). The myth of repressed memory. New York, NY: St. Martin’s Press.
  • McNally, R. J. (2012).Searching for repressed memory. In F. Belli (Ed.), True and false recovered memories: Toward a reconciliation of the debate. (Vol. 58, pp. 121147). New York, NY: Springer Science + Business Media.
  • Pendergrast, M. (1995)Victims of memory. Hinesburg, VT: Upper Access.

 Autres lectures

  • Haaken, J., &Reavey, P. (Eds.) (2010). Memory matters: Contexts for understanding sexual abuse recollections. New York, NY: Routledge.
  • Loftus, E. F., Garry, M., &Hayne, H. (2008). Repressed and recovered memory. In: Borgida , & S. T. Fiske (Eds.), Beyond common sense: Psychological science in the courtroom (pp.177194). Malden: Blackwell Publishing.
  • McNally, R. J. (2003).Remembering trauma. Cambridge, MA: Belknap Press/Harvard University Press.
  • Piper, A., Lillevik, L., &Kritzer, R. (2008). What’s wrong with believing in repression? A review for legal professionals. Psychology, Public Policy, and Law14(3), 223242.
  • Porter, S., Peace, K. A., Douglas, R. L., &Doucette, N. L. (2012). Recovered memory evidence in the courtroom: Facts and fallacies. In Faust (Ed.), Coping with psychiatric and psychological testimony: Based on the original work by Jay Ziskin (6th ed., pp.668684). New York, NY: Oxford University Press.