Robert Nash : Serait-il éthique d’implanter des faux souvenirs en thérapie ?

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Dans une étude publiée dans la revue Applied Cognitive Psychology, Robert Nash, psychologue à l’Aston University, traite de la question de l’éthique des faux souvenirs implantés en thérapie.

Source: BBC Future publié le 6 octobre 2016.
L’extrait de l’article a été traduit par mes soins.

Introduction

Supposons, par exemple, qu’une personne bien intentionnée ait délibérément implanté un faux souvenir vif de cet événement fictif dans votre conscience, croyant que le souvenir vous changerait d’une manière qui pourrait profiter à votre vie. Comment vous sentiriez-vous de découvrir que tel était le cas? Peut-être que vous seriez touché que quelqu’un se soucie autant de votre bien-être qu’il vous fasse un tel «cadeau» personnel qui vous change la vie? Ou peut-être seriez-vous indigné que cette personne vous ait lavé le cerveau sans votre consentement?

Le scénario ressemble à une intrigue d’un roman de science-fiction, mais pas nécessairement aussi invraisemblable – du moins en principe – que cela puisse paraître. Pour commencer, les chercheurs de la mémoire ont montré depuis des décennies que nos souvenirs du passé sont souvent inexacts, et que parfois nous pouvons nous rappeler des événements entiers qui n’ont jamais eu lieu du tout. Ces faux souvenirs peuvent se produire spontanément, mais ils sont particulièrement susceptibles de se produire quand quelqu’un plante la graine d’une fausse suggestion dans notre esprit, une graine qui se développe dans un souvenir de plus en plus détaillé chaque fois que nous pensons à ce sujet.

Ce qui est important c’est que tout comme les souvenirs d’événements qui ont vraiment eu lieu, nous savons que même les faux souvenirs peuvent influencer la façon dont nous nous comportons.

L’expérience initiale

Dans une expérience qui démontre ce point, nous avons dit à un groupe de participants à l’étude  que leurs réponses aux nombreux questionnaires avaient été introduites dans un algorithme informatique intelligent, qui pourrait prédire la probabilité de diverses expériences de l’enfance. Sur la base de leurs résultats (fictifs), les participants ont été faussement informés que, lors de leur enfance, ils ont été rendus malades pour avoir mangé un yaourt à la pêche avarié. Un deuxième groupe d’adultes n’a pas entendu cette fausse suggestion.

Deux semaines plus tard, les deux groupes ont subi un test de goût, en testant différents aliments dans le cadre de ce qui semblait être une étude sans rapport avec ce qui précède.

Les chercheurs ont constaté que les deux groupes ont mangé des quantités similaires de la plupart des aliments, mais ceux qui avaient reçu la fausse suggestion ont mangé environ 25% de moins de yaourt à la pêche que les autres. Le refus du yaourt à la pêche a été plus prononcé chez les personnes qui ont dit qu’elles pouvaient se «souvenir» de l’incident de maladie fictive.

Finalement, il est avéré que :

  • on peut délibérément implanter un faux souvenir,
  • que les « bons types » de faux souvenirs pourraient avoir des effets positifs sur votre vie.

Pourquoi pas un régime alimentaire : le “False Memory Diet.” ?

Inspirés par plusieurs études comme l’expérience de yaourt à la pêche, certains ont même imaginé de pousser l’idée un peu plus loin en inventant le “Régime des Faux Souvenirs.” (*)

Se pourrait-il qu’implanter des faux souvenirs “bénéfiques” serait la prochaine avancée pour lutter contre l’obésité, ou une myriade d’autres problèmes de santé, depuis la peur du dentiste jusqu’à la dépression?

Même si une telle intervention est scientifiquement plausible, il reste encore la question fondamentale de savoir : Est-il éthique d’implanter des faux souvenirs en thérapie ?

Certes, il serait naïf de dire que personne ne l’essayera jamais. En fait, même en recherchant sur plusieurs décennies, nous pouvons trouver des cas documentés dans lesquels des thérapeutes ont affirmé avoir abordé les problèmes psychologiques de leurs clients en manipulant leurs souvenirs. Se demander si ce type d’intervention est justifié, est important : non seulement parce que nous pouvons concevoir un avenir dans lequel les interventions de faux souvenirs sont au menu, mais aussi parce que, dans au moins certains cas rares, des praticiens ont commandé ce menu pendant des années.

L’étude  sur une «thérapie de faux souvenirs» fictive

Dans une nouvelle étude financée par la Welcome Fondation et publiée dans la revue Applied Cognitive Psychology, nous avons décrit une « thérapie de faux souvenirs » fictive appliquée à près d’un millier de membres du public au Royaume-Uni et aux États-Unis. On a demandé aux participants d’imaginer le cas d’un client obèse recherchant un soutien professionnel pour la perte de poids. Sans la connaissance de ce client, le thérapeute tentera d’implanter des événements de l’enfance faux dans la mémoire du client – des événements visant à changer la relation malsaine du client avec des aliments gras. Le thérapeute, cependant, révélerait la tromperie de nombreux mois après que la thérapie soit terminée.

Notre question pour les participants était : Est-ce que cette thérapie fictive est acceptable?

Les réponses des participants

De façon spectaculaire, il y avait très peu de consensus sur la réponse. En effet :

  • 41% des répondants ont dit qu’il serait généralement inacceptable pour un thérapeute de les traiter de cette façon si ils étaient obèses,
  • 48% ont dit que ce serait acceptable.
  • un peu plus d’un quart des gens ont dit que la thérapie serait totalement contraire à l’éthique, et
  • un sur dix croit que ce serait complètement éthique.

Il semble que beaucoup de gens sont tout à fait ouverts, en principe, à l’idée de la manipulation délibérée de souvenirs, si cela peut bénéficier au patient.

Ces résultats sont frappants, mais ils reflètent ceux d’une étude de 2011 examinant les attitudes des gens vis-à-vis de ce qu’on appelle les médicaments de « l’atténuation (ou  l’effacement) des souvenirs ». Dans cette étude, un peu plus de la moitié des gens ont dit que s’ils ont été victimes d’un traumatisme majeur, ils veulent avoir la possibilité de recevoir un médicament qui pourrait affaiblir leur mémoire traumatique.

Et dans un sondage Pew distinct publié ce mois de  juillet (2016), 23% des adultes américains ont déclaré qu’il serait moralement acceptable d’implanter chirurgicalement des dispositifs dans le cerveau de gens en bonne santé pour améliorer leurs capacités cognitives. Par ailleurs, un peu plus de personnes interrogées, 34% au total, ont dit qu’elles voudraient d’un tel dispositif dans leur propre cerveau.

Alors, pourquoi un si grand nombre d’entre nous sont-ils révoltés par la pensée d’avoir de faux souvenirs bénéfiques implantés dans nos esprits, alors que tant d’autres sont positivement enthousiastes à cette idée?

Pourquoi ces réactions contradictoires ?

Pour approfondir, nous avons demandé à 200 de nos participants de donner des détails sur leurs réactions à la fiction d’une « thérapie de faux souvenirs ».

Pour ceux qui ont trouvé la thérapie attrayante, l’attrait d’aider les gens à améliorer leur santé était beaucoup plus important que tout autre scrupule qu’ils pourraient avoir. Certains ont même souhaité qu’ils puissent recevoir un tel traitement eux-mêmes, ou de le fournir à leurs proches. Pour beaucoup de ces personnes, les inconvénients potentiels de la « thérapie de faux souvenirs » ne semblaient pas pires que certaines interventions de santé existants.

En revanche, de nombreuses personnes ont trouvé la thérapie fictive pour le moins désagréable et inquiétante. Leurs raisons étaient variées. Certaines ont été principalement troublées par la mécanique de la thérapie, soulignant que la notion de professionnels de la santé mentant à leurs patients est extrêmement contraire à l’éthique. D’autres prévoyaient une  « dérive de mission », avec l’intervention éventuellement utilisée à des fins malveillantes.

Comme l’a écrit une femme britannique :

Beaucoup trop dangereux. La première application que je peux voir serait de persuader les gens gays qu’ils «devraient» être hétérosexuels. Combien de temps avant que le parti au pouvoir ne l’utilise pour «guérir» les gens qui ont voté pour l’opposition? Cela peut sembler exagéré maintenant, mais cela ne le serait peut-être pas s’ils en avaient effectivement le pouvoir.

Mais pour beaucoup de gens, l’idée la plus troublante est que l’implantation de faux souvenirs nous priverait de notre libre arbitre et de l’authenticité – nos personnalités ne seraient plus authentiques, nos décisions de vie plus vraiment les nôtres.

Conclusion

D’une certaine manière, je ne peux pas imaginer que nous approuvions vraiment l’implantation de faux souvenirs pour un usage thérapeutique généralisé, mais qui sait ce que l’avenir pourrait nous apporter? Si les traitements de modification de la mémoire sont possibles, et si une partie importante de la population trouve très attrayante l’idée d’implanter des souvenirs, nous devrons peut-être nous poser des questions importantes sur le genre de relation que nous souhaitons avoir avec nos souvenirs.

Même si ce jour n’arrive jamais, que votre médecin de famille puisse prescrire un traitement de faux souvenir, réfléchir à ce champ de mines éthique peut nous rappeler que les souvenirs sont parmi nos atouts les plus précieux. Peut-être que les faux souvenirs peuvent être tout aussi précieux ?

robert_nashDr Robert Nash est maître de conférence  au Département de Psychologie de l’Université d’Ashton à Birmingham, Royaume Uni.

(*) Daniel M. Bernstein, Cara Laney, Erin K. Morris, Elizabeth F. Loftus ont réalisé plusieurs expériences (publiées en 2005) pour vérifier l’influence de faux souvenirs implantés chez des sujets.   Les résultats démontrent que les adultes peuvent être amenés à croire à tort qu’avoir mangé certains aliments  ( asperges, œufs durs…) étant enfants les avait rendus malades et que ces fausses croyances peuvent avoir des conséquences à l’âge adulte. Élisabeth Loftus et ses étudiants avaient notamment piégé et filmé le journaliste Alan Alda en reportage pour le programme TV  “Scientific American Frontiers.” , qui avait refusé des œufs durs au cours d’un pique-nique à l’Université d’Irvine, “il avait alors un drôle de regard crispé”.