Faux souvenirs et personnalité multiple 2/2

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Faux souvenirs et personnalité multiple

Écrit par Brigitte Axelrad
Mercredi, 25 Novembre 2009 20:27

2 ème partie


Au-delà de Sybil et des souvenirs d’inceste


La thérapie de Sybil ne la conduisit pas à découvrir des souvenirs d’enlèvements et de viols par les extraterrestres, ou au cours d’abus rituels sataniques. Ses « souvenirs » de maltraitance sexuelle étaient déjà suffisamment atroces, et ce n’était pas encore le sujet. Ces souvenirs-là vinrent plus tard, et pour d’autres multiples.

Souvenirs d’abus rituels sataniques

Nicholas Spanos écrit : « Vers le milieu des années 1980, 25% des patients TPM retrouvaient en thérapie des souvenirs d’abus rituels, et vers 1992, ce pourcentage s’élevait à 50% dans certains services de traitement. » [29]
Cette fois-là encore, ce fut un livre qui attira l’attention sur les souvenirs d’abus sataniques retrouvés en thérapie.

En 1980, Michelle Remembers (Michelle se souvient), de Michelle Smith et Lawrence Pazder, son psychiatre qu’elle épousa par la suite, tiré à des centaines de milliers d’exemplaires, raconta les tortures rituelles sataniques subies lorsqu’elle était enfant à Victoria, en Colombie Britannique, et qu’elle aurait oubliées pour ne s’en souvenir qu’au cours de sa thérapie. Michelle « se souvint » que ses parents appartenaient à une secte satanique, qu’elle avait assisté à des sacrifices d’animaux et d’humains, qu’elle avait mangé les restes de victimes calcinées, avait été enfermée nue dans une cage remplie de serpents, etc. D’après Michelle, ce fut sa mère qui la força à participer à ces cérémonies. Chaque fois que Michelle se souvint, elle parlait avec une voix d’enfant : c’était, selon son psychiatre, la preuve de sa personnalité multiple. Malgré toutes sortes d’invraisemblances, ce livre eut, selon Edward Behr, un immense succès au sein de l’église pentecôtiste américaine. Il fut annoncé dans le National Enquirer et le magazine People. Leurs auteurs participèrent à de nombreuses émissions à la radio et à la télévision, et furent invités en tant qu’experts à des conférences sur les abus rituels sataniques. Le livre servit de modèle à de nombreux comptes rendus de cas de TPM. En 1983-1984, soixante-trois cas de SRA (Satanic Ritual Abuse) furent signalés dans la seule région de Los Angeles, dans des jardins d’enfants, des écoles maternelles, et d’autres lieux.

Selon Spanos, un grand nombre de psychiatres et thérapeutes américains s’intéressèrent à ce nouveau syndrome, et furent même convaincus que, dans certains cas, ces accusations étaient justifiées. Mais, remarque-t-il, si ces allégations des patients avaient été vraies, elles auraient conduit à supposer l’existence d’une conspiration criminelle aux dimensions gigantesques, depuis bien plus de cinquante ans. Cela supposerait qu’une société secrète de culte satanique, très bien organisée, opérerait sans être importunée à travers toute l’Amérique du Nord, et qu’elle aurait infiltré les plus hauts niveaux de la société, sans être trahie par aucun de ses membres.
Par ailleurs, le nombre de personnes prétendument assassinées lors de rituels sataniques était gigantesque [30].  Comme par hasard, aucun de ces patients n’était conscient de ses « souvenirs » sataniques avant d’entrer en thérapie. Ils consultaient pour anxiété ou dépression, et le premier objectif de la thérapie consistait à leur faire retrouver leurs souvenirs : « Certains thérapeutes peuvent avoir communiqué leurs attentes de la découverte par leurs patients de souvenirs d’abus, ainsi que leur croyance en leur authenticité. » [31]

Des patients confièrent leurs témoignages à des journalistes, d’autres, tels que Mel Gavigan, préférèrent écrire eux-mêmes leur histoire. Mel Gavigan déclara n’avoir jamais eu de souvenirs d’abus précoce avant son hospitalisation pour dépression, en 1989. Elle suivit ensuite une thérapie pendant plusieurs années, au cours de laquelle elle découvrit qu’elle était multiple, retrouva des souvenirs sataniques, et porta plainte contre son père. Hospitalisée à nouveau, elle put réinterpréter l’ensemble de ses souvenirs, découvrit qu’ils étaient fictifs, et retira sa plainte contre son père. Elle mit en relief le rôle que ses thérapeutes avaient joué dans l’implantation de faux souvenirs d’inceste, et d’abus rituels sataniques : « Les « souvenirs » devinrent progressivement plus choquants et violents… Encouragée par l’enthousiasme de mon hypnothérapeute, je me mis à montrer des signes de TPM… Lors de séances d’hypnose, mon thérapeute me faisait « revivre » le viol, mais jamais il ne m’a semblé réel… Il me demandait s’il n’y avait pas d’autres « personnes », là-bas avec moi et me priait de désigner ces « parties » de moi par leurs noms. Après quoi, une fois rentrée chez moi, il fallait que j’en dessine pour lui les portraits. À la même époque, je lisais des livres comme le Courage de Guérir et d’autres sur le TPM. » [32]

Sherill Mulhern, anthropologue américaine, professeur à l’Université Paris VII et spécialiste des personnalités multiples, décrivit le rôle actif joué par les thérapeutes pour aider les patients à retrouver des souvenirs d’abus rituels sataniques : « Durant les interrogatoires hypnotiques, les cliniciens décrivaient explicitement des scènes de rituel satanique ou montraient aux patients des images de symboles sataniques ; puis, ils s’adressaient à « toutes les parties de l’esprit du patient » ou à « quelqu’un à l’intérieur », lui demandant de lui communiquer par un acquiescement du chef, ou tout autre signal idéomoteur d’acquiescement, de dénégation ou de cessation pré-arrangé, si une partie de l’autre  reconnaissait le matériel satanique… » [33]

 

Dessin de Sheri Storm  : « Flesh »    « I had vivid, horrifically detailed dreams and memories of Satanic cult rituals during which babies and young children (the innocent) were kidnapped and slaughtered for human consumption. My memories included being forced to eat human organs. I was not allowed to vomit or purge these pieces of flesh. ». « La chair ». « J’eus des rêves et des souvenirs aux détails horribles et saisissants de cultes rituels sataniques au cours desquels des bébés et des jeunes enfants (les innocents) furent kidnappés et abattus pour la consommation humaine. Mes souvenirs incluaient ce fait d’être forcée à manger des organes humains. On ne me permettait pas de vomir ou d’éliminer ces morceaux de chair. »

Des patients revenus sur leurs « souvenirs » d’abus rituels induits par leur thérapie, témoignèrent du rôle actif des thérapeutes dans ce processus de recouvrement de souvenirs : « Le thérapeute ne cessait de me répéter que le seul moyen de sortir [de l’hôpital] était de commencer à avoir des flash-back et des souvenirs d’abus…Le thérapeute insistait constamment sur le fait que mon père était l’un des agresseurs […] » [34]

Borch-Jacobsen rapporte cette anecdote intéressante : « Dans les dernières semaines de 1896, Freud est en train de lire la « Psychopathologie de la sexualité » de Krafft-Ebing et certains passages renouvellent son intérêt pour les chasses aux sorcières du Moyen-Âge, sujet qui a déjà été l’objet de discussions contradictoires avec Charcot et Bernheim. Freud soudain réalise que les histoires de débauche diabolique extorquées par les Inquisiteurs ont une ressemblance remarquable avec les histoires de ses patients et de ce fait, par analogie, il déduit que les cultes sataniques et les abus évoqués sous la torture peuvent aussi être vrais (et non pas suggérés, comme on l’a prétendu). » [35]. Au fond, pourquoi les abus rituels sataniques avoués sous la torture au Moyen-Âge n’auraient-ils pas été aussi vrais que l’étaient, pour Freud, les récits délirants obtenus sous la pression de ses patientes ? En effet, en parlant de ses patientes et de leurs souvenirs retrouvés pendant la cure, Freud écrivait : « Il n’y a que le puissant impératif de la guérison qui puisse les amener à reproduire ces scènes. » « Nous (…) devons répéter la pression, et paraître infaillibles, jusqu’à ce qu’au moins elles nous disent quelque chose. » [36]

« Souvenirs » d’enlèvements par les extraterrestres

Certains patients se souvinrent avoir été enlevés par des ovnis, et violés par des extraterrestres.

L’intérêt pour les ovnis se matérialisa aux États-Unis après la seconde guerre mondiale, et entraîna toutes sortes de témoignages sur leur apparition. L’imagerie guidée, avec ou sans hypnose, aida à « retrouver des souvenirs » d’enlèvements, d’autant que ce sujet était largement médiatisé. Dans les récits des personnalités multiples, c’est un alter qui a vécu cette expérience. Le scénario est toujours le même. Les « enlevés » observent une lumière étrange, bleue de préférence, dans leur chambre ou ailleurs, flottent, passent à travers les murs ou le toit de leur voiture, rencontrent des homoncules extraterrestres, tels ET dans le film de Spielberg. Les vaisseaux spatiaux, où se trouvent les homoncules, sont remplis de bassines de fœtus, de salles d’opération aux instruments bizarres, d’enfants qui ont été eux-mêmes enlevés…

Les plus célèbres porte-parole de ces victimes ont été John Mack [38], professeur de psychiatrie à Harvard Medical School, et David Jacobs [39], professeur d’histoire à Temple University à Philadelphie. Ils ont rapporté des observations, des cas et des témoignages, et retourné leurs incohérences pour en faire des preuves de la véracité de leurs convictions. John Mack fait remarquer que certaines de ces victimes ont été enlevées tôt dans leur enfance, parfois même à l’âge de deux ans, et peuvent en témoigner !  Comment douter des témoignages de jeunes enfants ? Il y a, dit-il, des « signes indicateurs » d’enlèvements, ce sont « des marques curieuses », telles que des bleus, des coupures, des brûlures, des lésions, qui peuvent apparaître en l’espace d’une nuit, des saignements inexplicables par le nez, les oreilles ou le rectum, accompagnés de douleurs de toutes sortes. Quant au manque de témoignages, il s’explique tout naturellement par le fait que l’époux est « débranché » pendant le kidnapping de son épouse, et n’entend pas ses hurlements. L’absence de la victime ne dépasse pas en général une demi-heure, ce qui explique qu’elle reste inaperçue.

L’argument principal de Mack est que les récits se ressemblent tellement, qu’il n’est pas possible qu’ils aient été fabriqués de toutes pièces.

Beaucoup de ces prétendus enlèvements par les ovnis et les extraterrestres se sont produits pendant le sommeil de leurs victimes et sont accompagnés de paralysie complète et d’hallucinations vives. Selon Spanos et Mulhern, ces expériences étranges peuvent s’expliquer par des troubles, tels que la paralysie du sommeil, un phénomène qui peut survenir chez environ 15 à 25% de la population, et qui est couramment associé à des sensations d’étouffement et des hallucinations.[40]

Les « souvenirs » de vies antérieures

Souvent produits sous hypnose, ils supposent l’existence d’alters qui ont vécu dans un passé plus ou moins lointain. Jim Tucker, pédopsychiatre à la Child and Family Psychiatric Clinic de l’Université de Virginie, a étudié le phénomène d’enfants de deux ou trois ans, qui disent avoir des souvenirs de vies passées. À six ou sept ans, dit-il, ils ne s’en souviennent plus. Mais « grâce » à l’« hypnose » et à des thérapies de régression dans les vies antérieures, ces souvenirs resurgissent à l’âge adulte, et mettent alors en scène les alters. Ensuite, certains patients restent convaincus d’avoir vécu dans des vies antérieures, et que leurs alters sont là pour en témoigner.

De tels « souvenirs » reposent sur des croyances en la réincarnation, la métempsycose, la transmigration des âmes. Selon ces croyances, l’esprit ou l’âme se réincarneraient après la mort dans différents corps d’animaux ou d’humains, pour vivre des vies successives. Les alters seraient donc des esprits réincarnés, accueillis par la personnalité hôte. Dans les années 1870, à Londres et à Boston, des sociétés de recherche psychique (Society for Psychical Research, SPR ) tentèrent de donner une version « scientifique » de cette idée. Ralph B. Allison, psychiatre américain, s’en inspira pour exorciser les esprits maléfiques intrus des personnalités multiples. Des psychiatres virent dans les personnalités multiples, des « ensorcelés » ayant donné asile à des esprits, saints, anges ou démons. Certains patients multiples prétendirent être médiums, capables de faire tourner les tables, de pratiquer l’écriture automatique ou de communiquer dans des états de transe avec les esprits des morts. Il n’est pas rare aujourd’hui que certains thérapeutes persuadent leurs patients qu’ils sont envoûtés et qu’ils vont les exorciser par des séances d’ « hypnose », des passes magnétiques, des pratiques de sorcellerie, poupées, photos, cartes de tarots [41].  Pour sortir de l’enfer, les patients consultent d’autres médiums, qui leur promettent de les désenvoûter avec les mêmes passes magnétiques, les mêmes poupées, les mêmes photos, les mêmes cartes, et c’est l’engrenage de l’enfer. Kelly Lambert et Scott O. Lilienfeld racontent que Kenneth Olson, le thérapeute de Nadean Cool et de Sheri Storm, exorcisa à l’hôpital les démons de Nadean avec un extincteur, parce qu’il avait lu que les patients peuvent se consumer.

Ce sont les récits aberrants, invraisemblables, incohérents des patients, et les agissements des thérapeutes, qui ont conduit à mettre en question la véracité des souvenirs retrouvés d’inceste au cours de thérapies de la mémoire retrouvée. Comment des thérapeutes pouvaient-ils considérer comme libérateur pour leurs patients, de faire de leurs parents des monstres et des boucs émissaires ?


Notes :


[29] Spanos, p. 312

[30] Spanos relève le calcul fait par Broomley en 1991 : « La période couverte par les déclarations des rescapés actuels aurait dû faire 400 000 victimes, un total rivalisant avec les 517 347 victimes (américaines) de la Deuxième Guerre Mondiale, la guerre de Corée et la guerre du Viet Nam réunies. Et pourtant, pas une seule victime du réseau satanique n’a été découverte. » p.313

[31] Spanos, p.315

[32] Spanos, p.317

[33] Mulhern, S. (1993). Le trouble de la personnalité multiple à la recherche du traumatisme perdu, Laboratoire des Rumeurs des mythes du Futur et des sectes, UFR Anthropologie, Ethnologie, Religions des sciences, Université de Paris, France

[34] Spanos, p. 316

[35] Borch-Jacobsen, p. 50

[36] Freud S. « PF.: Penguin Freud Library, vol 3. p. 364, cité par Webster, 1998, p. 476

[37] Témoignage d’ « une enlevée » avec les conclusions de John Mack

[38] John Mack, Dossier Extraterrestres, l’affaire des enlèvements, Presses de la Cité, 1995, titre original Abduction, 1994, Prix Pulitzer pour une brillante biographie psychanalytique de T.E. Lawrence. Il est actuellement membre d’honneur à titre posthume de l’INREES (Institut de recherche sur les expériences extraordinaires), association française fondée en juillet 2007. www.inrees.com/videos.php?url=Enleves-John-Mack et www.esoterisme-exp.com/Section_etoile/JohnMack/mack.php

[39] David Jacobs, auteur de Secret Life : Firsthand Accounts of UFO Abductions, Les Kidnappeurs d’un autre monde, Presses de la Cité, 1994

[40] Bell et al, 1984; Hufford, 1982. Past Life Identities, UFO Abductions, and Satanic Ritual Abuse : The Social Reconstruction of Memory,  Nicholas P. Spanos, Cheryl A. Burgess, and Melissa Faith Burgess, Carleton University, Ottawa, Ontario, Canada

[41] Sur le site Mystère TV, une vidéo montre un exemple de ces pratiques courantes de sorcellerie dans la région d’Évreux


Les origines théoriques de la personnalité multiple : Janet et Freud


Trauma moral ou trauma sexuel ?

Janet et Freud étaient tous deux fascinés par le trauma, mais ils mirent en avant des traumas totalement différents.

Pierre Janet (1859-1947), psychologue français qui occupait la chaire de Psychologie Expérimentale et Comparée au Collège de France entre 1902 et 1934, identifia le phénomène de dissociation comme l’expression de traumatismes de jeunesse, créant à terme des dissociations ou des problèmes de multiples personnalités. Janet avait pris pour habitude de traiter ses patients par l’ « hypnose », considérant que la maladie n’était pas une maladie somatique, mais une maladie « psychique »,. Le trauma était pour lui un trauma moral, c’est-à-dire provoqué par un événement triste ou dramatique, tel que la perte d’un parent.

Freud (1856-1939), fondateur de la psychanalyse, s’opposa à l’idée de dissociation de Janet pour des raisons personnelles, plus que théoriques. Freud, considérant Janet comme une menace et un rival, mit toute son énergie à discréditer ses thèses. Hacking écrit : « Janet fut victime de la haute opinion que Freud avait de lui-même, et qu’il imprima à tout le mouvement psychanalytique. Janet était un érudit ; Freud, par comparaison était un entrepreneur qui ruina la réputation de Janet. »[42]  Freud vit dans la cause de l’hystérie un trauma sexuel refoulé, et il prétendit pouvoir le guérir en l’exhumant par l’hypnose, puis par l’imposition des mains et enfin par la méthode des associations libres. Janet critiqua très sévèrement l’importance attribuée par Freud à la sexualité, car un grand nombre de traumas rencontrés chez ses propres patients n’étaient pas sexuels.

En 1888, l’hystérie et les autres névroses ne pouvaient être définies qu’à partir de leurs symptômes. En 1894, en élaborant la théorie de la séduction, Freud pensa qu’il pouvait définir les différentes névroses par leur cause psychique. Et ce fut l’inceste qu’il trouva. En Allemagne, la théorie des germes de la maladie, microbes, agents provocateurs, rencontrait un immense succès, Freud s’en inspira pour élaborer la théorie des causes de la névrose [43].  Mais la plus grande différence, aux yeux de Hacking, entre Janet et Freud vient de ce que Janet n’attribuait pas le trauma à une action humaine, « Il ne s’agit pas de quelqu’un faisant quelque chose à autrui. Il s’agit d’un événement, ou d’un état » [44], alors que Freud l’attribuait toujours à l’intention volontaire de quelqu’un d’autre. De ce fait, il devait être réinterprété par un travail de la mémoire.

Janet et Freud travaillèrent donc tous deux sur le traumatisme passé comme cause première. Alors que Janet expliquait le manque de souvenirs du traumatisme par l’oubli, qui est une fonction normale et indispensable à l’équilibre mental, mais qui dans l’amnésie relève d’une faiblesse psychique, Freud expliqua l’absence de souvenirs par le refoulement, processus inconscient destiné à protéger le sujet des tourments psychiques, dus au trauma. Si l’oubli concerne aussi bien les événements heureux ou malheureux de notre vie passée, le refoulement s’exerce sur les événements traumatiques. Si l’oubli témoigne de la faillibilité de la mémoire et de sa fragilité, laissant place à l’imagination pour combler ses lacunes, le refoulement est considéré par Freud comme le pouvoir de conserver intacts les événements passés, et de les récupérer inaltérés par la grâce de l’analyse. Freud ne changea pas d’avis sur ce sujet, même en passant de la théorie de la séduction à celle du complexe d’Œdipe. En effet, le refoulement, qui dans la théorie de la séduction s’exerce sur  les souvenirs d’événements traumatiques, intervient de la même manière sur les souvenirs des conflits œdipiens. Ces différences théoriques entre Janet et Freud ont entraîné deux méthodes thérapeutiques opposées.

Janet, en médecin intègre, s’occupait des névroses causées par des traumas, en suggérant au patient sous hypnose que le trauma n’avait jamais eu lieu. Il avait comme objectif d’aider ses patients à surmonter leurs troubles psychiques. Il ne considérait pas qu’il devait mener ses patients à la connaissance de soi, d’ailleurs pas nécessairement vraie. Freud, au contraire, pensait que ses patients devaient voir la vérité en face, comme il la voyait. Il ne supposait jamais qu’il pouvait se tromper : « Un demi-siècle de recherche freudienne nous a enseigné que Freud a fait croire à ses patients des choses sur eux-mêmes qui étaient fausses, des choses si bizarres que seul le théoricien le plus fanatique pouvait en avoir l’idée. » [45]. Les patients de Janet étaient souvent des femmes et des pauvres, ceux de Freud, en majorité des femmes aussi, faisaient partie de la haute-bourgeoisie viennoise. Parlant d’une malade guérie de Janet, Hacking écrit : « Elle a eu la chance, pouvons-nous penser, de ne pas être viennoise, ni assez riche pour aller consulter Freud. »

Janet pensait que les souvenirs de traumatismes étaient la cause des symptômes de dissociation, et ne fit jamais aucune tentative pour changer les souvenirs de ses patients. Il les prenait tels quels, sans chercher derrière un contenu sexuel, comme le fit Freud, et suggérait à la personnalité secondaire de ne plus avoir d’hallucinations. Dans le même esprit, les techniques comportementalistes actuelles ne se préoccupent pas de souvenirs cachés, mais aident le patient à surmonter ses symptômes. Freud au contraire, et les freudiens à sa suite, considèrent qu’il faut retrouver les souvenirs pour les mettre en mots, les analyser, et se libérer de leur charge affective. Si, comme il le dit dans Cinq leçons sur la psychanalyse en parlant de Anna O, « les hystériques souffrent de réminiscences. », la guérison impose de donner un contenu à ces réminiscences. Les féministes, plus tard, reprochant à Freud d’avoir abandonné la théorie de la séduction, admirent le trouble de personnalité multiple qu’il refusait, et rejetèrent l’hystérie, qui avait toujours eu une connotation péjorative à leur égard. Elles lui reprochèrent aussi sa misogynie, qui transparaissait dans toute son œuvre, et qui s’exprimait clairement dans des phrases telles que celle-ci : « L’infériorité intellectuelle de tant de femmes, qui est une réalité indiscutable, doit être attribuée à l’inhibition de la pensée, inhibition requise pour la répression sexuelle. » [46]

La psychanalyse contribua ainsi à faire chuter l’intérêt pour la « dissociation » et son avatar, la personnalité multiple, pendant la première moitié du 20e siècle. Mais l’idée d’étiologie sexuelle des névroses et du refoulement des traumas, que doit exhumer la psychanalyse, s’implanta dans l’esprit des thérapeutes de la mémoire retrouvée, tandis que les tenants de la théorie du complexe d’Œdipe niaient les allégations des femmes et des enfants, victimes d’abus sexuels. Les représentants du mouvement multiple vouèrent une haine sans égal à Freud. Colin Ross, un des plus grands défenseurs du mouvement, dira : « Freud a fait à l’inconscient avec ses théories ce que New York a fait à l’océan avec ses ordures. » [47].  Le courant féministe méprisa Freud pour avoir voulu cacher que Anna O était elle-même multiple, et non simplement hystérique.

Janet, après 1889, rejeta l’idée même de personnalité multiple comme cas à part, et en fit l’expression de la personnalité maniaco-dépressive ou bipolaire. Mais Ellenberger dans Histoire de la découverte de l’inconscient (1994, Paris Fayard) passa sous silence ce revirement de Janet, et contribua ainsi à faire de lui le théoricien de la multiplicité. Richard Kluft, un des membres fondateurs de l’ISSMP&D, et éditeur du journal Dissociation, reprit les idées de Janet, et fut l’initiateur du mouvement de la personnalité multiple, à partir des années 70. Ainsi s’amorça la rivalité entre les psychiatres pour être celui qui traiterait le plus grand nombre de cas de TPM.  Bernheim, quant à lui, ne fit jamais aucune tentative pour découvrir d’anciens souvenirs. Il faisait simplement des suggestions directes sous hypnose pour amener le patient à se délivrer de ses symptômes. Et il n’eut pas de patients « multiples ».

Les méthodes des thérapeutes des personnalités multiples

Les thérapeutes de la multiplicité firent un savant mélange des conceptions de Janet et de Freud. Spanos écrit : « Les chercheurs modernes, qui diagnostiquent fréquemment le TPM, empruntent à Janet des procédures d’interrogatoires hypnotiques suggestives et de régression en âge pour identifier et traiter le TPM, et à Freud, sa théorie de la séduction pour l’expliquer causalement. » [48]. On connaît maintenant les ravages [49] de ces thérapies lorsqu’elles aboutirent à déterrer des souvenirs d’abus à la pelle, parmi lesquels un bon nombre étaient des faux souvenirs.

Selon Spanos, les symptômes qui conduisent les psychiatres et thérapeutes au diagnostic du TPM sont très nombreux et comptent, entre autres, la dépression, les maux de tête, les « périodes de temps manquant », la fatigue, etc. Une fois le diagnostic pressenti, Putnam[50] décrit l’interrogatoire du patient comme devant être suggestif, voire directif : « Avez-vous parfois le sentiment de n’être pas seul, comme s’il y avait quelqu’un d’autre ou une autre partie de vous qui vous observe ? », puis les personnalités alternatives sont invitées à se manifester pour parler avec le thérapeute. Mayer, psychiatre, expose la méthode avec laquelle il interrogea sous hypnose Ken Bianchi, atteint de multiplicité et soupçonné de meurtre. Il s’adresse à Ken : « Et j’ai un peu parlé avec Ken, mais je crois que peut-être, il y a une autre partie de Ken avec laquelle je n’ai pas parlé…Et j’aimerais communiquer avec cette autre partie. Et j’aimerais que cette autre partie vienne me parler ? …  Partie, voulez-vous bien venir pour que je puisse vous parler ?… Partie, voulez-vous bien soulever la main gauche de Ken pour me signaler votre présence ?… Parlerez-vous avec moi, partie, en me disant « Je suis là. » ? » [51].  Spanos souligne la répétition de « et », qui est une technique hypnotique courante. Cette deuxième partie fut appelée « Steve », lorsque Ken de sa main gauche en affirma l’existence.

La description de ces interrogatoires destinés à établir le diagnostic de TPM est disponible sur Internet, dans le Manuel Merck, 3e édition française de 1999-2000. [52]

Poser le diagnostic de TPM nécessite donc d’aider le patient à dissocier et à renforcer ses symptômes par la suggestion, hypnotique ou non. N’encourage-t-on pas ainsi le patient à répondre aux attentes du professionnel, pendant et après l’établissement de ce diagnostic ?

On a pu constater que les relations interpersonnelles entre le patient et le thérapeute jouaient un rôle dans le maintien, et du même coup la disparition, des symptômes. Spanos rapporte, entre autres, le cas décrit par Goldblatt et Munitz (1976), d’un jeune homme atteint d’une hémiplégie hystérique (sans lésion organique). On ne tenta rien pour découvrir les causes inconscientes de sa paralysie. Au lieu de cela, on réarrangea son environnement pour que la persévération de son symptôme lui apporte des désagréments. On lui fournit la possibilité de renoncer à son symptôme, sans se déconsidérer lui-même. « Au bout d’une semaine, le patient était guéri. »

Spanos et Hacking  rappellent qu’après la mort de Charcot les patients, qui manifestaient la Grande Hystérie de Charcot, n’ayant plus d’oreilles pour les entendre, cessèrent de le faire, et on n’entendit plus parler d’eux.

Ces interrogatoires cliniques ont été filmés pour que le patient puisse constater de visu ses changements de personnalité, mais aussi pour que, lors de procès, les juges acquittent les présumés coupables en les reconnaissant irresponsables. Des juges, après avoir vu le film, ont ainsi acquitté des criminels présumés multiples. [53].

Pour Hacking, le principal intérêt des enregistrements aurait dû être de s’assurer de ne pas faire du tort aux patients, ni à leurs familles, en évitant d’induire de faux souvenirs. Or, dit-il,  les discussions entre thérapeutes portaient le plus souvent sur la question de savoir comment prévenir des poursuites pénales, et non comment protéger le patient : « La sagesse qui est d’usage (en 1994) dans les mouvements de la personnalité multiple et de la mémoire retrouvée impose que les thérapeutes soient assurés de ne pas suggérer de souvenirs à leurs patients. Non seulement il ne doit pas y avoir de suggestion, mais il faut en être sûr. Si nécessaire, on doit utiliser des magnétophones, ou même faire appel à des témoins, comme garantie en cas de poursuites ultérieures. Hélas, les discussions publiques que j’ai entendues portent le plus souvent sur la question de savoir comment prévenir des poursuites pénales et non comment éviter de faire du tort à des patients et à leurs familles. » [54].
McHugh, chef du département de psychiatrie de la John Hopkins Teaching University à Baltimore, pense, quant à lui, que les cas de personnalité multiple renouent avec les paralysies hystérico-épileptiques de Charcot à la Salpêtrière, à la fin du 19e : «Nous nous trouvons en face d’une prétendue épidémie de désordre de la personnalité multiple, qui sème la zizanie à la fois chez les malades et les thérapeutes. Le TPM est un syndrome iatrogénique, mis en valeur par la suggestion, et entretenu par l’attention que lui accordent les praticiens. Le TPM, comme l’hystéro-épilepsie, est l’invention des thérapeutes. Ce diagnostic rarissime n’est devenu populaire qu’après un certain nombre de livres et de films. »  [55]
Spanos raconte comment les croyances de Charcot, ses méthodes, ses conférences ouvertes à la presse et au public, au cours desquelles il faisait des démonstrations d’hypnose et d’hystérie sur ses patients vedettes, jouant leur rôle de façon spectaculaire, avaient fabriqué les symptômes hystériques et l’engouement du public pour la « Grande Hystérie ». Charcot, en effet, croyait que les symptômes hystériques tels que des paralysies pouvaient être déplacés avec un aimant d’une partie du corps vers une autre, ou que la pression exercée sur les ovaires engendrait ou interrompait les attaques de « Grande Hystérie ». Parmi les cas de TPM, il y a eu des criminels qui voulaient prouver leur irresponsabilité, des malades mentaux de toutes sortes, des innocents victimes de psychiatres qui croyaient à la réalité du phénomène, des simulateurs qui voulaient être pris en considération par des auteurs en mal de copie, ou être sollicités pour un reality show télévisé, ou par des réalisateurs de films obnubilés par le nombre d’entrées…. Mais il y eut aussi la cupidité d’établissements privés. En effet, le Mondale Act [56] destiné à protéger au départ les enfants contre les abus en incitant à la dénonciation de tous les cas constatés, conduisit à un afflux de dénonciations dans tous les États, afin de bénéficier du maximum d’aide financière fédérale allouée pour les actions en justice et les thérapies. Ces nouveaux règlements administratifs ont fait du TPM une maladie officielle, très rentable pour des centaines d’établissements spécialisés qui ont vu le jour grâce aux compagnies d’assurance médicales, et ont contribué à l’extension du phénomène de trouble de la personnalité multiple.


Notes :


[42] Hacking, pp.72-73

[43] Hacking écrit : « La doctrine freudienne de l’inconscient et de ses causes spécifiques, cachées et invisibles est en partie constituée en analogie avec la partie de la médecine de l’époque qui rencontra un immense succès. La psychanalyse devait être le microscope de la psyché. » p.305

[44] Hacking, p.302

[45] Hacking, p. 309

[46] Sigmund Freud, 1908, Die ’’kulturelle’’ Sexualmoral und die moderne Nervosität. Trad. fr. in : Freud, La Vie Sexuelle. P.U.F. 1969, page 42, cité par Jacques Van Rillaer, « Bénéfices et préjudices de la psychanalyse », conférence donnée à l’Observatoire Zététique de Grenoble, 23 mars 2007

[47] Cité par Hacking, p. 220

[48] Spanos, p. 263

[49] Voir note 61

[50] Putnam, F. W., (1989), Diagnosis and Treatment of Multiple Personality Disorder, New York, Guilford Press, cité par Spanos, p.90

[51] Schwarz, 1981, p.138, rapporté par Spanos, 1998, p.270

[52] Manuel Merck, 3e édition française de 1999-2000 : « Le diagnostic requiert une évaluation médicale et psychiatrique, comprenant des questions spécifiques sur les phénomènes dissociatifs. Dans certaines circonstances, un psychiatre peut utiliser des entretiens prolongés, l’hypnose ou des entretiens pharmaco-induits, et peut demander au patient de tenir un journal entre chaque visite. Toutes ces précautions favorisent le changement des états de personnalité pendant l’évaluation. Il existe des questionnaires spécifiques qui peuvent aider à identifier les patients souffrant de troubles dissociatifs de l’identité. Un psychiatre peut tenter d’entrer en relation et de mettre en évidence d’autres personnalités, en demandant de parler à la partie de l’esprit impliquée dans les comportements pour lesquels le patient est amnésique, ou qui ont été vécus avec dépersonnalisation ou déréalisation. »

[53] Le livre de Daniel Keyes et William Milligan, Les 1001 vies de Billy Milligan, rapporte le cas de William Milligan coupable de viols, et qui du fait de sa multiplicité fut innocenté, ce crime ayant été attribué à son alter Adalana, la femme fragile, victime des abus sexuels subis par Billy dans son enfance. Certaines de ses autres personnalités, au nombre de 24, révélèrent qu’il avait été abusé et maltraité dans son enfance par son père adoptif. Les psychiatres qui s’aidèrent de la compétence de Wilbur, la fameuse psychiatre de Sybil, et les avocats convaincus de la multiplicité de Billy, obtinrent son acquittement, ce qui  fut une première dans l’histoire judiciaire américaine.

[54] Hacking, p. 395

[55] Paul R. McHugh, « Multiple Personnality Desorder »

[56] The Mondale Act (1974) ou Child Abuse Prevention and Treatment Act (CAPTA), loi destinée à stopper l’abus sur enfants, elle punira de prison tout policier, assistante sociale, thérapeute qui ne signalerait pas des cas d’abus sexuels sur enfant à la police. Tout ce qui a trait à l’abus sexuel infantile ne sera plus à la charge financière des États mais de l’État fédéral. Bien intentionnée dans l’idée, elle donna lieu à une vague d’allégations d’abus sexuels et d’accusations fausses.


Le rôle des féministes


Aux États-Unis, les féministes jouèrent un rôle très important dans le mouvement des souvenirs retrouvés et de la personnalité multiple. Selon Spanos, les thérapeutes de « la résolution de l’inceste » se mirent à appliquer les mêmes procédés suggestifs que ceux utilisés par Freud pour appuyer sa théorie de la séduction : « En fait, en tous points de vue, ces chercheurs ont fait renaître de ses cendres la théorie de la séduction freudienne en suggérant qu’une très grande variété de difficultés et problèmes psychologiques provient de souvenirs d’abus sexuels durant l’enfance. » [57].  Des livres phares écrits par des femmes apparurent, tels que The Courage to Heal  – A Guide for Women Survivors of Child Sexual Abuse, (Le Courage de Guérir – Un guide pour les survivantes des abus sexuels dans l’enfance), en 1988, réédité pour la troisième fois en 1994, d’Ellen Bass et Laura Davis, devenu la référence, Trauma and Recovery, de Judith Herman, en 1992, Secret Survivors, d’ E. Sue Bloom en1990, Repressed Memory, de Renee Fredrickson en 1992, etc. Ces manuels furent souvent recommandés par des thérapeutes à leurs clientes. Des groupes de thérapie « pour survivantes de l’inceste » se multiplièrent, puisant dans ces livres leurs arguments et leurs techniques de recouvrement de souvenirs.

Des féministes militèrent dans les mouvements de la Recovered Memory et de  l’ISSMPD.

Un grand nombre de thérapeutes ayant en charge des personnalités multiples étaient des féministes convaincues que ce sont la violence familiale, la négligence, la cruauté, et la soumission imposée par une société favorisant les hommes, qui oppriment les femmes. Mais parmi elles, il y en eut qui, sans rejeter cette conviction, étaient plus lucides, et qui se demandèrent si ce rôle de victimes joué par les femmes ne les empêchait pas de lutter contre les vrais problèmes, en détournant leur regard du système social, qui les opprime, vers la litanie des souvenirs retrouvés d’abus. Hacking rapporte la critique de certains écrivains féministes concernant la thérapie de la mémoire retrouvée et de la personnalité multiple. Ces féministes montrèrent que ces plaintes risquaient d’aboutir à une fausse conscience de soi et à une personnalité entièrement fabriquée. Elles allèrent jusqu’à ajouter que « les excès de la thérapie de la personnalité multiple viennent entériner le vieux modèle masculin de la femme passive qui, ne pouvant assumer sa vie, invente après coup une histoire sur elle-même dans laquelle elle n’est plus qu’une coquille vide. »[58]
Margo Rivera, psychologue clinicienne, théoricienne féministe très active dans la mise en œuvre de soutiens aux patients victimes d’abus, trouvait problématiques les souvenirs détaillés d’abus, et demandait à certains patients en thérapie de réfléchir à la dimension politique de leur état : « Rivera fonde son approche sur une sensibilité politique très développée. Elle est profondément impliquée dans le mouvement des femmes, mais se tient à l’écart de ce qu’on pourrait appeler le féminisme bouc-émissaire, un féminisme qui, bien qu’il soit souvent présenté comme l’exact opposé des principes et pratiques religieux traditionnels, les reflète en réalité minutieusement. Le souvenir d’un trauma infligé par le père ou par une autre figure patriarcale est tout à fait similaire à une expérience de conversion protestante. Il commence avec le mot de passe « reniement » : comme Pierre, par trois fois, on renie l’abus passé. Alors la thérapie survient comme une conversion, une confession qui sert à restructurer les souvenirs de son passé. Mais dans la structure de ce modèle familier se glisse une redoutable ruse. » Hacking ajoute : « L’accent mis sur les abus est habituellement présenté comme servant à l’émancipation, mais c’est peut-être tout le contraire qui en résulte. »[59]

Ruth Leys, féministe qui étudia les personnalités multiples, critiqua, elle aussi, le point de vue féministe majoritaire dans la Recovered Memory et l’ISSMPD représenté par Judith Herman, dans Trauma and Recovery. Selon Herman, les femmes sont beaucoup plus fréquemment victimes d’abus que les hommes. Pour Ruth Leys, cette affirmation parvient à convaincre hommes et femmes que la femme est une victime purement passive, et lui dénie toute possibilité d’action. Leys soutint que le nombre impressionnant de personnalités multiples était dû à une « alliance » cachée entre les thérapeutes et les patients, et concourait à prolonger l’asservissement de la femme : « Cette alliance qui se présente comme un soutien pour les femmes, prolonge en fait le vieux système d’asservissement. […] Elle remet en question la complaisance d’une théorie qui prétend avant tout être du côté du patient. […] les théories en cours sur les abus, le trauma et la dissociation participent d’un autre cycle d’oppression des femmes, de loin le plus dangereux parce que les théoriciens et les cliniciens se représentent eux-mêmes comme étant entièrement du côté de la « victime ». De ce fait, ils construisent un être humain impuissant, au lieu de restaurer son autonomie. »[60]

Le courant féministe majoritaire dans ces mouvements, évoluant dans le sillage de femmes telles que Bass et Davis, ne semble pas avoir vu qu’il entraînait les femmes dans un combat qui les piégeait, au lieu de les libérer.  La « redoutable ruse », démasquée par Rivera, a poursuivi son œuvre dévastatrice, à tous les niveaux.


Notes :


[57] Spanos, p. 84

[58] Hacking, p. 411

[59] Hacking, pp. 123-124

[60] Hacking, p. 125


Conclusion


Spanos, Hacking, et d’autres auteurs, ont bien montré que la plupart des cas de TPM étaient des constructions sociales produites par certains thérapeutes avec la collaboration de leurs patients, et du reste de la société. Le TPM existe bien, même si les théoriciens et les professionnels ont créé à la fois la maladie et la cure. Ceux qui s’opposent à cette conception ont dit que si les scénarios se ressemblent tant d’un patient à l’autre, si tant de gens et en majorité des femmes ont des souvenirs de sévices sexuels précoces, et revivent des existences antérieures sous hypnose, cela montre bien que le TPM est un mécanisme de défense, destiné à se protéger des souvenirs traumatisants de l’enfance, et qu’il s’explique par une dynamique psychique propre à la « victime ». Spanos a répondu alors qu’il y a eu dans le passé d’autres illusions collectives, ce sont les possessions démoniaques. Aujourd’hui, la plupart des gens instruits n’attribuent plus l’épilepsie, ni les autres formes de comportements troublants, à l’emprise du démon. Loin de nier l’existence des troubles de personnalité multiple, Spanos affirme qu’ils sont fabriqués par certains thérapeutes, et que « les patients apprennent à se voir comme des détenteurs de soi multiples, apprennent à agir conformément à cette construction, et apprennent à réorganiser et à élaborer leurs propres biographies afin qu’elles correspondent à ce que signifie pour eux le fait de souffrir du TPM » [61].  Hacking, quant à lui, écrit : «Sous bien des aspects, les multiples sont des conformistes. Ils sont si peu « fous » que certains de leurs alters représentent différents types de gens normaux. En observant la vie d’un multiple, on apprend beaucoup sur la culture de l’époque. » [62]

La mémoire retrouvée et son avatar la personnalité multiple ont fait des dégâts. Si la « mémoire retrouvée » s’est étendue des États-Unis aux autres pays d’Europe, en Australie, en Nouvelle-Zélande, au Japon, en Israël, etc., il semble que la « personnalité multiple » s’est cantonnée aux États-Unis et aux Pays-Bas. Or, d’après ce que m’écrit Sheri Storm dans son message du 26 septembre 2009, on l’observe maintenant en Espagne, Italie, Japon. Nous ne pouvons pas ne pas dénoncer ces ravages [63] et ne pas chercher à en prévenir d’autres, plus dévastateurs encore, car « La personnalité multiple, écrit Hacking, offre le meilleur cadre disponible pour la mémoire retrouvée. » [64]  En France, la mémoire retrouvée sévit depuis 1995, mais la personnalité multiple ne semble pas nous avoir envahis. Ou pas encore ?

C’est un message inattendu de Sheri Storm,  dont je parle au début de cet article et dont j’avais montré certains dessins dans « Faux souvenirs et manipulation mentale », qui m’a conduite à approfondir ce phénomène si étrange du trouble de personnalité multiple. Elle m’a écrit que cela la réconfortait de savoir qu’elle pouvait, par un échange avec moi, aider d’autres personnes victimes de cette thérapie problématique, et de cette « parodie » (« travesty »).

Enfin, McHugh montre la voie aux thérapeutes pour aider véritablement leurs patients. Comme pour les malades de Charcot, seuls l’isolement du malade et des contre-suggestions mettront fin à ces cas : « Traitez les vrais problèmes et les vrais conflits plutôt que ces fantasmes. Une fois ces consignes simples suivies, les personnalités multiples disparaîtront et la véritable psychothérapie pourra enfin commencer. » [65].

Brigitte Axelrad


Notes :


[61] Sheri Storm confirme, dans son message, la conception de Spanos : « Je serais heureuse de partager les informations concernant mes expériences qui pourraient aider vos lecteurs à comprendre que les souvenirs induits, le TPM ou le MPD sont iatrogéniques. En d’autres termes, même si la thérapie elle-même produit des faux souvenirs, il est entièrement possible de PRODUIRE des désordres de la personnalité multiple chez un patient, lorsque les circonstances sont favorables. » Elle ajoute : « L’article Brain Stains a été publié en Amérique, Espagne, Japon, Italie. Ce seul fait est la preuve que ce type de thérapie est largement répandu et continue à l’être. Effrayant et triste (“scary, sad indeed”). Je veux vous remercier pour votre engagement à éduquer et diffuser tout ce qui concerne cette parodie. » Sheri est devenue une amie.

[62] Hacking, p. 51

[63] Conséquences à long terme : pour les États-Unis, selon un rapport de 1996 du Programme d’indemnisation des victimes d’actes criminels dans l’État de Washington, « une thérapie de récupération de souvenirs peut avoir des effets indésirables sur de nombreux patients. Dans cette enquête sur 183 déclarations de souvenirs refoulés d’abus dans leur enfance, 30 cas ont été choisis au hasard pour analyse plus approfondie. Fait intéressant, cet échantillon a été presque exclusivement blanc (97%) et féminin (97%). Les informations suivantes ont été recueillies : 100% des patients ont signalé des actes de torture ou de mutilation, même si aucun des examens médicaux n’a corroboré ces allégations, 97% ont retrouvé des souvenirs d’abus rituel satanique, 76% ont des souvenirs de cannibalisme infantile, 69% se souviennent d’avoir été torturés avec des araignées, 100% sont encore en thérapie 3 ans après leur premier souvenir retrouvé en thérapie, et plus de la moitié étaient encore en thérapie 5 ans plus tard, 10% ont indiqué qu’ils avaient des pensées suicidaires avant le traitement ; ce niveau a augmenté à 67% après un traitement. Les hospitalisations sont passées de 7% avant le recouvrement des souvenirs à 37%, après la thérapie. L’auto-mutilation est passée de 3 à 27% ; 83% des patients avaient un emploi avant le traitement, seulement 10% avaient un emploi trois ans après la thérapie, 77% étaient mariées avant le traitement, 48% étaient séparés ou divorcés après trois ans de thérapie, 23% des patients qui avaient des enfants ont perdu la garde parentale, 100% se sont coupées de leur famille au sens large. Bien qu’il n’existe aucun moyen de savoir si les techniques de récupération de la mémoire ont été la seule cause de ces résultats négatifs, ces résultats soulèvent des questions profondément troublantes au sujet de l’utilisation généralisée de ces techniques. »

[64] Hacking, p.396

[65] Paul R. McHugh, Multiple Personnality Desorder


Références


  • Behr Edward (1995). Une Amérique qui fait peur, Plon
  • Borch-Jacobsen Mikkel (2002). Folies à plusieurs. De l’hystérie à la dépression, Les Empêcheurs de penser en rond, Seuil.
  • Borch-Jacobsen Mikkel (2009). Making Minds and Madness – From Hysteria to Depression, Cambridge University Press.
  • Hacking Ian (1995). Rewriting the Soul, Multiple Personality and the Sciences of Memory, Princeton University Press. Traduction française de : L’âme réécrite, Étude sur la personnalité multiple et les sciences de la mémoire, 1998, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, Seuil.
  • Janet Pierre (1889). L’automatisme psychologique, Paris, Alcan.
  • Lambert Kelly et Lilienfeld Scott O. (2007). « La mémoire violée », Cerveau et Psycho, n° 27, juin 2008, traduction de l’article paru dans Scientific Americain, Octobre 2007
  • Loftus Elizabeth, (1994). The Myth of repressed Memory, St. Martin’s Griffin
  • McHugh, Paul R., (1998). The Perspectives of Psychiatry, The Johns Hopkins University Press, 2nd edition
  • Ofshe Richard, Watters Ethan, (1994). Making Monsters, False Memories, Psychotherapy, and Sexual Hysteria, Charles Scribner’s Sons
  • Putnam F. W., (1989). Diagnosis and Treatment of Multiple Personality Disorder, New York, and Guilford Press
  • Spanos Nicholas (1996). Multiple Identities and False Memories: A Sociocognitive Perspective, American Psychological Society. Traduction française de : « Faux souvenirs et désordres de la personnalité multiple », 1998, De Boeck Université.

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