Faux souvenirs et personnalité multiple 1/2

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Écrit par Brigitte Axelrad
Mercredi, 25 Novembre 2009 20:27

 « Je est un autre. » Arthur Rimbaud , Lettre à Paul Demeny, 15 mai 1871  


Introduction


En 2008, au début d’un article paru dans Cerveau & Psycho, « La mémoire violée » [1], on lisait : « Une sensation de malaise envahit Sheri Storm au moment où elle ouvre son journal ce matin de février. Son attention est attirée par ce titre : « Procès pour faute professionnelle : la plaignante explique comment son psychiatre a implanté en elle de faux souvenirs. » Elle ne peut s’empêcher de tressaillir. Elle partage de nombreux points communs avec cette femme. Tout d’abord, le même psychiatre. Puis en lisant l’article, elle découvre qu’il s’agit des mêmes souvenirs et du même diagnostic, celui du syndrome de la personnalité multiple.  Le psychisme de Sheri est  fragmenté en 200 personnalités différentes qui la tourmentent sans répit. Elle entrevoit la vérité : ces 200 personnalités ne sont qu’un produit de son imagination, créé par le thérapeute en qui elle avait toute confiance : Kenneth Olson ».

Sheri Storm est une jeune états-unienne qui, entrant en psychothérapie pour soigner insomnie et anxiété liées à son divorce et à sa nouvelle carrière, est internée en hôpital psychiatrique après avoir subi hypnose et administrations de psychotropes par son thérapeute. À l’hôpital, sa mémoire se peuple d’effrayants « souvenirs » et sa personnalité éclate en une myriade d’autres personnalités alternantes. C’est dans le Milwaukee Journal Sentinel, un matin de février 1997, que Sheri Storm lit l’histoire de Nadean Cool, qui  « découvrit » au cours d’une thérapie qu’elle avait été violée enfant, qu’elle avait participé à un culte satanique, mangé des bébés et assisté au meurtre de son meilleur ami. Elle possédait plus de cent vingt personnalités, adultes, enfants, êtres surnaturels et même celle d’un canard. Quand Nadean Cool comprit qu’il s’agissait de faux souvenirs induits [2] par son thérapeute, elle lui fit un procès et obtint 2,4 millions de dollars de dommages et intérêts. À son tour, Sheri Storm comprend que son trouble de la personnalité multiple est « iatrogène », c’est-à-dire produit par sa thérapie. Toutefois des années après la fin de sa thérapie, elle est toujours tourmentée par ses effets. En 1997, elle intente à son tour un procès à son thérapeute, mais, en 2007, elle attendait toujours que son cas soit jugé pour pouvoir véritablement tourner la page.

Les auteurs, Kelly Lambert et Scott O. Lilienfeld [3], écrivent  en exergue à leur article : « Peut-on croire avoir été violée par son père, avoir pratiqué des rituels sataniques et mangé des bébés ? Oui, après avoir subi une thérapie par récupération de souvenirs. Chez certaines personnes, le thérapeute implante dans le cerveau de ses patients des faux souvenirs qui finissent par ressembler aux vrais. S’ensuivent de graves traumatismes. » Sheri Storm a publié son histoire [4], ainsi que les dessins réalisés sous suggestion pendant son internement, dont celui-ci fait  partie. Il représente ses personnalités multiples.

 

Dessin de Sheri Storm : « It is Finished ». «This illustrates my profound desire to finish the healing process by integrating all of my personalities. A beacon of sun sheds proverbial light on the (seemingly) infinite number of alters who were still in hiding and still withholding traumatic memories that my therapist claimed were necessary for my mental health recovery. »

« C’est fini » « Celui-ci illustre mon profond désir de terminer le processus de guérison en intégrant toutes mes personnalités. Un rayon de soleil répand sa lumière proverbiale sur ce qui semble être un nombre infini d’alters qui étaient jusque-là cachés et qui retenaient encore les souvenirs traumatiques que mon thérapeute déclarait être nécessaires à la guérison de ma santé mentale. »

 


Notes :


[1] Cerveau et Psycho, n° 27,  juin 2008, traduction de l’article de Kelly Lambert et Scott O. Lilienfeld paru dans Scientific Americain, octobre 2007 [2]. Elizabeth Loftus (The Myth of repressed Memory,  1994) a montré qu’il était possible, par la suggestion thérapeutique, de créer dans l’esprit d’un patient à son insu des faux souvenirs d’événements traumatiques.

[3] Kelly Lambert est professeur dans le Département de psychologie de l’Université Randolph-Macon, à Ashland, États-Unis, et Scott O. Lilienfeld, professeur de psychologie à l’Université Emory à Atlanta.

[4] Le site Internet de Scientific American et lien direct vers l’histoire de Sheri Storm.


Le phénomène de personnalité multiple


Le phénomène aux États-Unis

En 1998, Ian Hacking [5] écrit que le trouble de la personnalité multiple, phénomène psychiatrique qui depuis plus de trente ans a occupé le devant de la scène aux États-Unis, a nourri des liens étroits avec le spiritisme et la réincarnation : «  On pensait que certains alters pouvaient être des esprits qui élisaient domicile dans une personnalité multiple, et que les médiums pouvaient être des personnalités multiples qui offraient l’hospitalité aux esprits » [6]. Or, les thérapies de la mémoire retrouvée furent les plus efficaces pourvoyeuses de la multiplicité. Les personnalités multiples, en majeure partie des femmes, prenant leur revanche sur les chasses aux sorcières d’antan, prétendirent retrouver des souvenirs de possession par des êtres diaboliques et par Satan lui-même.  Dans les années 1980 et suivantes, les pères incarnèrent ces démons.

Les cas de Sheri Storm et de Nadean Cool n’étant pas isolés aux États-Unis, une association s’est créée en 1992 à Philadelphie pour aider les parents et les victimes de ces thérapies de la mémoire retrouvée, la False Memory Syndrome Foundation (FMSF), faisant pendant à l’International Society for the Study of Multiple Personality and Dissociation (ISSMP&D), mouvement de soutien aux personnalités multiples et dissociées, créé en 1990 par des psychiatres. La FMSF, dès sa fondation, fut composée de professionnels et de chercheurs, tels que Fred Frankel, Paul McHugh, Harold Merskey, Martin Orne, Elizabeth Loftus, Richard Ofshe, ou encore Martin Gardner, mathématicien, auteur de nombreux livres, spécialiste des mathématiques récréatives. Il est un des pères fondateurs du scepticisme scientifique aux États-Unis, connu entre autres par sa chronique sceptique à l’égard de la parapsychologie dans le Scientific American, ainsi que James Randi, membre fondateur du Committee for Skeptical Inquiry (Comité pour l’investigation sceptique) anciennement Committee for Scientific Investigation of Claims of the Paranormal (Comité pour l’investigation scientifique d’allégations au paranormal).

Le phénomène en France

En France, on ne parle pas de cas réels de personnalités multiples, mais des œuvres de fiction mettent en scène ce trouble, misant sur le sensationnel. C’est le cas du film français, Dédales, de René Manzor, sorti le 10 septembre 2003, avec Lambert Wilson dans le rôle du psychothérapeute, Sylvie Testud, dans celui de Claude, personnalité multiple auteur de vingt-sept meurtres, et de Frédéric Diefenthal, psychiatre.

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Les premières paroles du film sont prononcées par le thérapeute de Claude : « L’individu n’est en fait que la somme des personnalités multiples qu’il abrite. Ce n’est qu’à nos inhibitions que nous devons cette impression d’unité que nous donnons. Ce que les autres appellent notre caractère n’est en fait que le bouclier qui protège ce que nous sommes vraiment, une enveloppe sociale destinée aux échanges. […] L’histoire de Claude est une histoire vraie. C’est un des cas les plus étranges de la psychiatrie moderne. » Cela pourrait n’être qu’un thriller ordinaire. Mais voilà, c’est un film français de 2003, qui exploite la fascination pour les personnalités multiples. À la fin du film, on a compris que si Claude est la personnalité principale, le thérapeute et le policier en charge de l’affaire sont ses personnalités secondaires ou ses « alters ». Un thriller, mais aussi une véritable histoire de fous.

En juillet 2009, une troupe de théâtre, La Compagnie Les Arrosés, a donné un spectacle intitulé Inego « sans ego ?», à l’Avant-Scène de Cognac, sur le thème de la multiplicité. Elle s’est inspirée de cas historiques, tels que ceux de Sally Beauchamp, patiente de Morton Prince, psychiatre qui, avec William James, introduisit aux États-Unis les idées de Pierre Janet sur la dissociation, et de Billy Milligan, dont Daniel Keyes retraça la vie…, avec comme argument : « Nous sommes quatre, mais en vérité je suis unique ! Qui sommes-nous ? Je suis seul, mais en réalité, nous sommes quatre ! Qui suis-je ? »

De nombreuses biographies américaines de personnalités multiples ont été traduites en français, et se vendent sur des sites comme Amazon.fr, telles que Joan, l’autobiographie d’une personnalité multiple [7] La proie des âmes [8], Les Mille et une vies de Billy Milligan [9], dont les droits ont été achetés par la Warner pour le film The Crowded room.

Les premiers cas

C’est en France, à la fin du 19e siècle, que les premiers cas de dissociation de la personnalité ont été décrits, à l’époque de Janet et de Charcot, au moment où naissaient les sciences de la mémoire, avant de disparaître du devant de la scène. Mais, à cette époque, les personnalités observées étaient seulement doubles. C’est à partir des années 1960, aux États-Unis, qu’elles devinrent multiples, très souvent après leur prise en charge par des psychiatres. Au début, la plupart des patients consultant un thérapeute pour cause de dépression ou d’anxiété, ne présentaient pas de troubles dissociatifs. Toutefois, écrit Ian Hacking, en 1980, en raison de la médiatisation apportée à ces cas, certaines personnes annonçaient le nombre de leurs personnalités en entrant dans le cabinet du thérapeute, alors que beaucoup de praticiens ne savaient pas encore poser ce diagnostic. Peu à peu, on assista à une explosion du nombre de  cas et, dans les années 90, un patient pouvait prétendre abriter plusieurs dizaines de personnalités alternantes. Selon les psychiatres qui rapportent ces cas, les personnalités multiples  seraient des « survivants », c’est-à-dire des adultes ayant été victimes d’abus sexuels précoces répétés. L’ISSMP&P, reflet de cette évolution, s’est lui-même développé rapidement : « […] on peut dire que le mouvement a germé dans les années 60, a émergé dans les années 70, est venu à maturité dans les années 80, et s’adapte aux nouvelles conditions d’environnement dans les années 90. » En ce qui concerne la composition de ce mouvement, Hacking, qui en fit partie au début, écrit qu’il est constitué à égalité de patients et de thérapeutes, qui « disent qu’eux-mêmes ont souffert de troubles dissociatifs, et ajoutent qu’ils ont retrouvé au cours de leur première thérapie les souvenirs des abus qu’ils avaient subis dans leur enfance »[10]. La « personnalité multiple » est devenue un diagnostic officiel de l’American Psychiatric Association en 1980, puis le DSM-IV (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, utilisé en Amérique du Nord et également en Europe) l’a désignée en 1994 sous le vocable de « trouble dissociatif de l’identité », sans changer les symptômes, au prix d’une rude querelle entre les tenants de la personnalité multiple et les sceptiques, qui voulaient rompre avec le folklore des descriptions.

Divers auteurs tels que Spiegel (1997), Spanos (1998), Hacking (1998), Rieber (1999), Borch-Jacobsen (2009)…, se sont demandé si la soudaine et terrible inflation du nombre de cas de  personnalités multiples, à partir de 1970, n’était pas la conséquence de pratiques de plus en plus répandues, les abus sexuels sur les enfants. Mais allant plus loin, ils se sont demandé si ces pratiques d’abus sexuels sur les enfants étaient réellement aussi répandues ou si ce phénomène n’était pas plutôt le fait d’une obsession américaine tendant à voir, à partir de 1960, des violences sexuelles sur les enfants, là où on voyait avant des violences physiques, comme le  syndrome de l’enfant battu ou secoué. 

Et demain ?

C’est pourquoi, il parait légitime de se demander si ce phénomène de personnalité multiple  peut éclore et se répandre en France au 21è siècle, opérant en fin de compte un retour sur sa terre d’origine. On croit la France cartésienne à l’abri de ce trouble, mais on la croyait aussi à l’abri du «syndrome des faux souvenirs ». C’était ce que pensait Edward Behr : « Ce phénomène, jusqu’ici surtout américain, est-il envisageable en France ? Même parmi ceux qui croient que tout fait social américain (qu’il s’agisse de mode, de fast food ou d’autres traits de style de vie) finit par traverser l’Atlantique et s’implanter en Europe, parfois avec quelques années de retard, on peut quand même avoir un certain scepticisme. » [11]. Scepticisme, pour quelles raisons ? Parce que le contexte historique et l’imaginaire social ne sont pas les mêmes en France et aux États-Unis ? Pourtant, si le phénomène de la mémoire retrouvée en thérapie a débuté chez nous dès les années 1995 et se trouve actuellement en pleine expansion, pourquoi échapperions-nous au trouble de la personnalité multiple, dont la cause prétendue sont les abus sexuels dans l’enfance et dont il faudrait « retrouver les souvenirs » en thérapie ? Qu’aux États-Unis les souvenirs retrouvés d’inceste aient dérivé en souvenirs d’enlèvements et de viols par des extra-terrestres, lors de vies antérieures et d’abus rituels sataniques, et de ce fait aient perdu en partie leur crédibilité, n’est pas non plus une garantie absolue qu’ils ne s’implantent pas en France. Ils n’ont pas d’ailleurs disparu aux États-Unis [12]. Au fond, qui nous dit même que ce trouble de la personnalité multiple ou de désordre de l’identité personnelle n’existe pas en France ? Son manque de visibilité dans notre pays serait-il dû simplement au fait qu’il n’est pas encore vraiment médiatisé, ni théâtralisé comme il l’a été aux États-Unis ? Harrison Pope Jr. dit soupçonner que les deux plus grands facteurs, qui ont aidé l’imagination à donner de la consistance aux «souvenirs refoulés» au 20e siècle, sont la psychanalyse et Hollywood. Il écrit : « Le film est un médium parfait pour propager l’idée des souvenirs refoulés. »

Richard Ofshe, dans son livre Making Monsters, constatait en 1994 que les partisans américains de la mémoire retrouvée élargissaient de plus en plus leurs frontières, pour donner toujours plus de crédibilité à leurs affirmations : « Récemment les thérapeutes audacieux de la mémoire retrouvée ont commencé à donner des conférences et à vendre leurs livres et leur littérature à travers l’Europe. » (p.3). Hacking remarque, lui aussi, que ce sont les partisans américains du mouvement de la personnalité multiple, qui ont commencé à le propager en Europe, aux Pays-Bas : « Le seul pays européen où la personnalité multiple prospère sont les Pays-Bas, et encore cette floraison, disent les sceptiques, est largement entretenue par les nombreuses visites qu’effectuent dans ce pays des membres dirigeants du mouvement américain. »[13]

En 1998, Hacking avait écrit, parlant de la personnalité multiple : « Cette maladie qui semblait inexistante il y a vingt-cinq ans, connaît aujourd’hui un développement sans cesse croissant dans toute l’Amérique du Nord, fait partie intégrante des critères diagnostiques officiels pour désigner ce qui vient d’être rebaptisé « trouble dissociatif de l’identité ». La dissociation en fragments de personnalité aurait pour origine, d’après les théories actuelles, les abus subis lors de l’enfance et longtemps oubliés. »[14]. Hacking voit dans le trouble de personnalité multiple une maladie psychique éphémère, qui appartient à une époque, et à une société, et disparaîtra avec elles, comme a disparu l’hystérie de Charcot après sa mort.

McHugh [15] partage ce point de vue. Le phénomène de personnalité multiple disparaîtra si l’on change de regard et de méthode.

De même, Nicholas Spanos, en 1998 : « Actuellement, le TPM semble être un syndrome culturel. L’ explosion du nombre de cas depuis 1970 paraît être restée confinée à l’Amérique du Nord. Le diagnostic de TPM est très rarement fait en France moderne, en dépit de sa prééminence au tournant de ce siècle en tant que centre d’étude du TPM. Le TPM est également rarissime en Grande-Bretagne, en Russie et en Inde et un sondage récent au Japon n’est pas parvenu à en trouver ne fût-ce qu’un seul cas. »[16]

Les choses en resteront-elles toujours là ?


Notes :


[5] L’âme réécrite, Étude sur la personnalité multiple et les sciences de la mémoire, 1998. Ian Hacking, né à Vancouver en 1936, est un philosophe canadien spécialiste de la philosophie des sciences. Nommé professeur à l’Université de Toronto en 1982, il a occupé la chaire de philosophie et d’histoire des concepts scientifiques au Collège de France de 2000 à 2005. L’idée maîtresse de Hacking est que le trouble de personnalité multiple est le résultat de l’interaction entre certaines personnes et la manière dont ces troubles sont classifiés dans un contexte social et culturel donné. Voir l’interview que lui a consacrée Sciences Humaines en mars 2003.

[6] Ibid, p. 79.

[7] Joan, de Frances Casey et Lynn Wilson, 1992, Presses de la Cité.

[8] La proie des âmes de Matt Ruff , 2006, collection Points avec en note de l’éditeur : «thriller psychologique, jeu de rôles redoutable, voici un roman à suspense qui opèrera sur le lecteur une étrange fascination…»

[9] Les Mille et une vies de Billy Milligan de Daniel Keyes , 2009, première publication française en septembre 2007, Calmann-Lévy, traduction de The Minds of Billy Milligan, édité à New York, Random House, 1981.

[10] Hacking, p. 66.

[11] Edward Behr, 1995, Une Amérique qui fait peur, p.147.

[12] Voir le témoignage de Sheri Storm à la fin de cet article.

[13] Hacking, p. 27.

[14] Hacking, p. 12.

[15] Paul R. McHugh, professeur de psychiatrie à la Johns Hopkins University et auteur de plusieurs livres dans ce domaine. En 2008,  il a reçu le Sarnat Award de l’ Institut de Médecine de la John Hopkins University pour son travail sur la santé mentale.

[16] Nicholas P. Spanos Faux souvenirs et désordres de la personnalité multiple, 1998, De Boeck University, p. 266.


Le trouble de personnalité multiple


Définition

Qu’est-ce que le trouble de personnalité multiple (TPM) ? C’est un éclatement du moi tellement intense que la personnalité apparaît comme cassée en morceaux à l’intérieur d’un même corps. La cause de ce morcellement vient, selon les théoriciens et thérapeutes de ce trouble, des abus sexuels répétés dans l’enfance qui ont été oubliés ou plutôt refoulés pour s’en protéger et ressurgissent dans l’une ou l’autre des personnalités. Ces différents états régissent en alternance le comportement de l’individu. La multiplicité peut aller de deux personnalités à plusieurs dizaines, et parfois même centaines, appelées les « alters », comme dans le cas de Sheri Storm. La personnalité principale est la « personnalité hôte » ou « d’accueil ». Elle est le plus souvent introvertie et dépressive. Les alters  peuvent être d’âge, de caractère, de sexe, voire d’espèces différentes, tel le canard chez Nadean Cool. Ils sont souvent incarnés par le « protecteur » sociable et détaché, le « cultivé », calme et logique, le « créatif », artiste ou intellectuel doué, le « parent punitif », rigide et puritain, deux sortes d’enfants en bas âge, l’un vulnérable et traumatisé, l’autre colérique et capricieux, et très souvent le « révolté », aux comportements violents ou criminels. Le patient peut ainsi devenir, successivement, un enfant avec un comportement et une voix d’enfant, une femme alors qu’il est un homme… Certains alters peuvent être boulimiques, alors que d’autres sont anorexiques, ils peuvent ne pas tous parler la même langue, les uns ont besoin de lunettes et les autres, non, l’un est alcoolique, l’autre est toxicomane… Lorsque le patient fait le récit de sa vie au thérapeute, celui-ci remarque que la trame narrative n’est pas complète, qu’il a des « périodes de temps perdu », qu’il hésite sur la datation des événements, ou confond différents épisodes de sa vie. Le thérapeute peut émettre alors l’hypothèse que des alters ont pris peu à peu le contrôle de sa vie, et que la personnalité hôte n’en a pas été informée.

À la lecture des descriptions des cas de TPM, on est surpris par le côté répétitif de ces scénarios, leur ressemblance et, en fin de compte, le conformisme manifesté. En 1998, le nombre moyen de personnalités différentes chez un individu atteint de TPM est de seize. Ces états de personnalité apparaissent brusquement, et fonctionnent indépendamment les uns des autres.

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Louis Vivet, cas paradigmatique

La notion de « personnalité multiple » fut créée en 1888 pour décrire le cas de Louis Vivet, patient de Bourru et Burot, médecins. Cet homme souffrait d’un dédoublement de la personnalité mais, après avoir été le sujet d’expériences visant à démontrer l’action à distance de nombreux métaux et médications et avoir été examiné par une vingtaine de médecins dont Charcot, il passa successivement au fil des rapports de deux à huit, puis à une vingtaine de personnalités différentes. En 1885, Louis Vivet fut photographié dans chacun de ses dix états de personnalité, ce qui, à l’époque de la naissance de la photographie, fut considéré comme absolument objectif. Ce cas permettait de vérifier l’hypothèse chère à Charcot selon laquelle l’hypnose est un phénomène biologique, probablement de nature électromagnétique, ce que prouveraient les expériences d’aimants déplaçant des hémiplégies [17] hypnotiques, pratiquées et  « réussies » sur Vivet. On croyait que cela permettait de mieux comprendre l’hystérie et de lui donner une légitimité pathologique, alors qu’elle était jusque-là appréhendée comme une simple simulation par la psychiatrie moraliste. Certains observateurs sceptiques, tels Delboeuf et Bernheim, sans pour autant nier l’existence d’un trouble psychiatrique grave chez Louis Vivet, traitèrent ce cas de personnalité multiple de « folie à deux », résultant de la collaboration entre le patient et ses médecins. Folie à plusieurs même, si on compte tous ceux qui prirent part aux expérimentations sur Vivet. Cet homme était certainement très malade, mais, « D’après moi, écrit Hacking, Vivet fut effectivement entraîné pour faire correspondre un état de personnalité et un symptôme somatique.» [18]

Louis Vivet apprit à répondre aux attentes de ses thérapeutes et fut chaque fois récompensé pour cela, échappant ainsi à la ferme de détention où il était interné pour ses vols, et devenant célèbre grâce à l’attention que lui portèrent des médecins fascinés par son étrangeté. Selon Hacking, Spanos, Mikkel Borch-Jacobsen, qui étudièrent, après celui de Vivet, d’autres  cas de multiplicité, les troubles de personnalité multiple apparaissent comme le résultat d’une construction à deux ou à plusieurs, patient et thérapeutes. Les patients ne sont pas passifs, ils participent activement à la construction des pathologies dont ils souffrent, devinant les symptômes que les psychiatres élaborent à leur sujet, et interagissent avec elles, pour les adopter, les refuser ou les modifier.

Origines culturelles aux 19e et 20e siècles

L’attirance de l’imaginaire collectif pour l’idée de double personnalité a pratiquement toujours existé. Au 19e siècle, on trouve sous la plume de nombreux philosophes et scientifiques la critique de l’unité du moi et l’affirmation que c’est le corps qui  fonde l’unité de l’homme, et non son esprit. Bien souvent, l’unité du moi a été considérée comme une fiction illusoire. Nietzsche, dans La volonté de puissance, dit que l’identité est une illusion, tout comme le concept de l’individu est faux,  nous sommes une multiplicité et notre unité est imaginaire, La dualité du moi a été exploitée par de nombreuses fictions littéraires, telles L’Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde de Stevenson (1886), Le Double de Dostoïevski (1846), Confession du pécheur justifié de James Hogg, contemporain et ami de Stevenson, Don Juan et le double d’Otto Rank (1914). Ces histoires ont enraciné l’idée de la dualité dans la conscience « occidentale ». Karl Gustav Jung, lui aussi, décrivit la personnalité humaine comme scindée en deux archétypes, la « persona » ou le masque social, et « l’ombre », partie sombre et diabolique, que chacun de nous porte au fond de lui. Freud, quant à lui, partagea la psyché humaine en trois instances historiquement et structurellement différentes, le ça, le moi et le surmoi, disant : « […] le moi n’est pas maître dans sa propre maison »[19].  Les concepts d’inconscient et de refoulement introduisirent un clivage dans le psychisme entre le conscient actuel et l’inconscient infantile. Le conscient ignore l’inconscient, qui abrite le trauma. Le freudisme suppose qu’en chacun de nous il y a un Autre, que seuls les psychanalystes ont le pouvoir de révéler. De ce fait, la cure psychanalytique produit des dissociations, et le silence de l’analyste les majore. On se souvient de la critique de Alain : « Le « freudisme », si fameux, est un art d’inventer en chaque homme un animal redoutable… » (Alain Éléments de philosophie, 1941, L. II, ch. XVI)

La « multi-biographie » et Hollywood

Dans les années 50, aux États-Unis, un nouveau genre littéraire, la multi-biographie, a inspiré le mouvement moderne de la multiplicité. Il s’agissait de l’histoire de la longueur d’un livre d’une personnalité multiple, donnant souvent lieu à une adaptation au cinéma ou à la télévision.

C’est un livre, The Three Faces of Eve, (Les trois visages d’Ève), qui donna le ton. Ève était une patiente de deux psychiatres qui rapportèrent ce cas dans un journal académique en 1954, et publièrent leur livre en 1957. Il devint un best-seller, dont fut tiré un film. Mais le livre ainsi que les psychiatres qui s’occupaient de cette patiente furent vivement critiqués dans la littérature consacrée à la psychiatrie. Ian Hacking explique ainsi cet échec : « Pour que le mouvement de la personnalité multiple puisse prendre son essor, il fallait une structure culturelle plus large au sein de laquelle on puisse l’expliquer et le situer. Les abus subis par les enfants fournissaient une telle structure. Or, Ève parut avant que les abus subis par les enfants ne soient devenus une obsession américaine. Écrit à une époque encore innocente, le livre n’a en rien fait avancer la compréhension de la multiplicité. »

Ève était loin de manifester le trouble de multiplicité tel qu’il apparut plus tard. Elle n’avait, selon ses médecins, que trois personnalités. Mais dans les années 70, incarnant une nouvelle vision de la multiplicité dans un livre et au cours de conférences : « […] elle se découvrit plus de vingt personnalités et mit à jour (sic) l’histoire cachée des abus qu’elle avait subis. »[20]. En 1989, dans un dernier livre, A Mind of my Own, voulant ravir à sa rivale, Sybil, sa notoriété après l’engouement américain pour ce cas, elle révéla que ses premiers alters dataient de sa naissance, et de ce fait provenaient d’une vie antérieure, pendant laquelle elle avait été violée.

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Une autre multi-biographie, Sybil,  inaugurera en 1973 le mouvement multiple. « Sybil planta le décor. Un très gros livre d’un genre tout à fait différent fournit une magnifique toile de fond pour le renouveau de la personnalité multiple et de la dissociation.» [21]. Ce livre, qui retrace le traitement d’une jeune femme de 1954 à 1965, fut écrit par une journaliste spécialisée dans les publications psychiatriques et collaboratrice de Science Digest, Flora Rheta Schreiber. Elle décrivit le cas étrange d’une jeune femme, Sybil, qui avait développé seize personnalités pour faire face à un grave abus sexuel et à une grave maltraitance. Wilbur, psychiatre et psychanalyste, fidèle à la théorie de la séduction de Freud, traquait activement les traumas infantiles. La personnalité principale de Sybil n’avait pas le souvenir des abus sexuels dont elle avait été victime de la part de sa mère, mais ses quinze autres personnalités s’en souvenaient, et informèrent consciencieusement Wilbur.

Selon Wilbur, les alters avaient été formés pour faire face à l’horreur. Dissociés de la personnalité principale de Sybil, ils lui permettaient de ne pas haïr sa mère pour les épouvantables souffrances qu’elle lui avait infligées. Elle pouvait même l’aimer, tandis que ses alters la haïssaient. Contrairement aux autres cas de personnalités multiples identifiés par la suite, Sybil « se souvenait » avoir été abusée par sa mère, et non par son père. La mère était la figure diabolique dans le courant d’idées des années 1973. Le père le devint ensuite. Le sadisme de sa mère se manifestait pour Sybil en châtiments incessants par des lavements à l’eau froide, avec l’anus fermé pour empêcher toute expulsion, l’introduction d’objets pointus dans l’anus et le vagin, etc.… D’après Schreiber, Wilbur se rendit à la maison de Sybil et vit les instruments de torture, l’irrigateur, le crochet à bottines… objets domestiques banals, pour lesquels rien ne prouvait qu’ils avaient été utilisés à des fins sadiques. Le père ne contredit pas les accusations de Sybil contre sa mère. Sybil se souvenait aussi avoir été confrontée, comme l’homme aux loups de Freud, à la « scène primitive », l’acte sexuel entre ses parents. Les alters de Sybil, jeune femme intelligente et douée, étaient pour la plupart infantiles, masculins et féminins, ils se disputaient entre eux ou essayaient de s’entraider.

C’est donc au fil d’une thérapie de mémoire récupérée que Sybil retrouva les « souvenirs » des maltraitances dont elle avait été victime de la part de sa mère, depuis l’âge de six mois.

Avant la publication du livre Sybil en 1973, on avait rapporté cinquante cas de troubles de la personnalité multiple dans le monde. En 1994, on en comptait plus de 40 000.

En 1976, NBC tourna à Hollywood un très long film qui reproduisait très fidèlement le livre [22].  CBS annonça le remake de Sybil en 2006, à Halifax. Sa programmation fut retardée aux États-Unis jusqu’en 2008, peut-être en raison d’une action de la FMSF. Pamela Freyd, Executive Director, August Piper, Jr., auteur de  Hoax and Reality: The Bizarre World of Multiple Personality Disorder, et Robert W. Rieber, auteur de The Bifurcation of the Self, publièrent une information appelant CBS à ne pas diffuser le film d’une histoire qui avait déjà fait tant de mal [23].  En 2006, Robert Rieber, professeur à la Fordham University, montra que cette histoire, qu’il qualifia de hoax (canular), avait été fabriquée.

Le remake du film Sybil est depuis le début de l’année 2009 diffusé par la télévision aux États-Unis. À quand sa programmation en France ?

Actuellement [24], la télévision américaine diffuse la série United States of Tara, produite par Steven Spielberg, (Canal + la diffusera en France dès fin 2009). L’histoire repose sur les différentes personnalités de Tara, mère de famille, qui souffre de troubles de dissociation. Tour à tour, elle change de personnalité, et d’une adolescente délurée, elle passe brusquement à une motarde très masculine, ou encore à une maîtresse de maison autoritaire. Ainsi, ses proches doivent s’adapter à tous ses changements. Qui sait si cette série, comme bien d’autres séries américaines, ne poursuivra pas d’ici peu sa carrière sur nos écrans ?

Ces histoires renforcent sans cesse l’image d’une personnalité morcelée, et montrent que la fascination pour ce sujet n’est pas éteinte.  


Notes :


[17] Une hémiplégie est un défaut de commande volontaire d’une partie du corps en raison d’une atteinte cérébrale. Charcot, après avoir mis Vivet sous hypnose, montrait qu’il pouvait déplacer, au moyen d’aimants, une paralysie d’une partie du corps à l’autre. Ce que Vivet réussissait à merveille.[18] Hacking, p. 283.

[19] Freud, 1932, Nouvelles conférences de psychanalyse.

[20] Hacking, p. 68.

[21] Ibid, p. 72.

[22] Deux cassettes de 187 minutes en furent tirées très rapidement, et rééditées par la Warner Home en  DVD, en juillet 2006. Elles sont actuellement en vente, de même que le livre en français, Sybil, l’histoire vraie et extraordinaire d’une femme habitée par seize personnalités différentes, (Albin Michel) sur Amazon.fr.

[23] Toutefois, selon la newsletter de la FMSF de l’été 2009, il fut diffusé dans six autres pays : Italie – 28 Mai 2007, Nouvelle Zélande – 15 Juin 2007, République Dominicaine – 4 Août 2007, Brésil- 20 Août 2007, Norvège – 3 Janvier 2008, Hongrie – 23 Février 2008.

[24] En 1992, dans une série télévisée As The World Turns, Terry Lester joua le rôle d’un architecte brillant qui, abusé dans son enfance, avait développé plusieurs personnalités, dont l’une tua sa sœur. Ce fut un immense succès. Mais l’acteur présenta par la suite ses excuses aux familles concernées. En octobre 2006, Newsweek annonçait un nouveau livre, Inside Karen’s Crowded Mind, (Crown, 1e édition Octobre 2007) dans lequel un psychiatre raconte son cas le plus extraordinaire, celui d’une femme avec dix-sept personnalités.


La fabrication de Sybil


Les péripéties de la recherche de la vérité

« Une boite noire nommée Sybil », c’est ainsi que Mikkel Borch-Jacobsen qualifie le cas psychiatrique de Sybil. Le long exposé sur « le cas Sybil », dont l’auteur a percé l’anonymat avec Peter Swales, et sur sa fabrication comme cas princeps de la personnalité multiple aux États-Unis, est tout à fait fascinant. Déjà Borch-Jacobsen dans Folies à plusieursDe l’hystérie à la dépression (2002), avait posé la question de savoir  à quelle condition ces « maladies » se propagent, et ce qui les fait exister. Dans son récent livre paru en mai 2009 [25], Borch-Jacobsen reprend toute l’histoire de Sybil et montre qu’elle a été construite de bout en bout par la psychiatre-psychanalyste, Cornelia Wilbur, et par Flora Rheta Schreiber, journaliste et auteur du livre. Si Anna O, la patiente de Breuer et Freud, était, selon le titre de l’ouvrage que Borch-Jacobsen lui a consacré, une « mystification centenaire », Sybil de Wilbur a été une autre mystification, pendant quarante ans.

Sybil était un pseudonyme destiné à protéger l’anonymat de la patiente, mais aussi le récit qu’en a fait Wilbur par le canal de Flora Schreiber. Schreiber prétendit que l’anonymat était de plus le choix de Sybil elle-même. Schreiber et Wilbur moururent respectivement en 1988 et 1992, et laissèrent toutes les deux des instructions pour empêcher toute indiscrétion. Wilbur stipula que tout ce qui se rapportait au cas de Sybil ne devrait pas être divulgué avant sept années après la mort de Sybil. Comme personne ne savait qui elle était, cela pouvait durer indéfiniment. En 1995, le psychiatre Herbert Spiegel, qui avait vu Sybil en thérapie au début des années 60 pendant les absences de Wilbur, accepta de partager ses souvenirs avec Borch-Jacobsen. Selon Spiegel, Sybil était une hystérique hautement suggestible, et ses personnalités, loin d’être spontanées, étaient le produit du traitement hypnotique. Wilbur et Schreiber refusèrent d’écouter Spiegel car, dirent-elles, si on ne parle pas de personnalité multiple, l’histoire ne se vendra pas. Pour des raisons éthiques, Spiegel refusa de dévoiler l’identité de Sybil. Lisant l’interview de Spiegel dans le New York Review of Books, le psychologue Rubert Rieber, ex-collègue de Schreiber, se souvint soudain que celle-ci lui avait donné, en 1972, des cassettes comportant l’enregistrement de séances d’analyse d’une patiente de Wilbur, nommée Sybil. Il les avait mises en vrac dans un tiroir, en avait utilisé quelques-unes pour faire d’autres enregistrements. Il n’en retrouva que deux intactes, sur lesquelles était enregistrée une conversation entre Wilbur et Sybil. Il fit une communication lors du congrès annuel de l’American Psychological Association, en août 1998, affirmant que Wilbur avait créé par la suggestion les personnalités de Sybil, et que ni Wilbur ni Schreiber ne l’ignoraient. Il y eut alors un immense remue-ménage. En automne 1998, Peter Swales et Mikkel Borch-Jacobsen parvinrent, à partir d’indices tirés de la partie non confidentielle des archives de Schreiber, à retrouver la véritable identité de Sybil, qui venait de mourir quelques mois auparavant. Dès lors, il leur fut facile de recueillir le témoignage des proches, des amis, des voisins, ainsi que tous ses documents  personnels, tels que correspondance, écrits, peintures, dessins, photographies. Enfin, le John Jay College of Criminal Justice accepta d’ouvrir les archives au public : « The black box named Sybil could finally be opened.» (« La boîte noire nommée Sybil pouvait enfin être ouverte. »)

La vérité sur Sybil

La vérité sur Sybil est que, dans le livre, tout est faux.

Cliquer dans l’image pour voir la vidéo ci-après :

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Sybil s’appelait Shirley Ardell Mason, née le 25 janvier 1923, dans une petite ville du Minnesota. Rien de ce qui avait été écrit au sujet de la famille de Shirley, des terrifiantes maltraitances commises par sa mère, ne fut corroboré par tous ceux qui les avaient connus, elle et sa famille. Tout était faux. La mère de Shirley ne l’empêcha pas de jouer avec d’autres enfants. Elle ne fut pas mal nourrie. Sa mère n’était pas schizophrène. Personne à Dodge Center n’avait jamais noté de changement de personnalité. Elle était une enfant normale. Même l’épisode de la mort accidentelle de son camarade de jeu était fictif. L’hospitalisation pour malnutrition de Shirley, quand elle avait eu sa soi-disant première expérience de dissociation, était due à une angine.

En réalité, d’après son entourage, les problèmes psychologiques de Shirley semblaient avoir commencé à la fin du lycée, et s’être aggravés par la suite. En 1945, à 20 ans, elle consulta pour la première fois Cornelia Wilbur, et leur relation dura jusqu’à la fin de leur vie. La période où, dans sa correspondance, Shirley dit se sentir tout à fait bien se situe lorsqu’après que Wilbur eut déménagé, elle la perdit de vue. Malheureusement elle la retrouva accidentellement à l’Université Colombia, à New York, où Wilbur enseignait. Ceci d’ailleurs contredit ce que Schreiber écrivit, à savoir qu’elle était venue à New York « pour » revoir Wilbur. Wilbur pratiquait la psychanalyse, étudiait l’effet de certains médicaments et drogues sur certaines formes de maladie mentale. Elle prit Shirley sous son aile.

L’influence des drogues sur les troubles de Shirley

Cornelia Wilbur la soigna par l’hypnose [26]  et les injections de penthotal ou « sérum de vérité », barbiturique qui produit un état stuporeux pendant lequel les résistances et les barrières de l’amnésie sont supposées tomber. Celui-ci doit être utilisé avec prudence. Or, à cause de l’addiction qu’il avait entraînée et parce qu’elle ne savait pas comment la sevrer, Wilbur l’administra à Shirley pendant quatre ans. Elle mélangea les drogues à des doses phénoménales, faisant des expériences sur les dosages et les combinaisons de différents médicaments.  Dans son journal, Shirley écrivit que Wilbur utilisait en même temps les électrochocs à domicile et d’autres sédatifs et psychotropes. Elle lui donnait une nouvelle drogue chaque fois qu’une nouvelle personnalité surgissait, et l’additionnait aux autres. D’après Wilbur, et selon Shirley, chaque personnalité voulait surpasser les autres et en réclamait toujours plus. L’état de Shirley se détériora pendant toute cette période, et,  peu à peu, surgirent tous les « souvenirs » concernant les maltraitances terrifiantes de sa mère et les épisodes malheureux de son enfance. Cependant Shirley écrivit qu’elle aimait l’hypnose, ainsi que l’attention qu’elle recevait grâce à ses troubles…

Ce fut donc au cours de ce long trip sous médication que les personnalités multiples de Shirley apparurent. Les suggestions sous hypnose et les drogues furent certainement à l’origine des troubles de Shirley. Mikkel Borch-Jacobsen, rompant avec toutes les hypothèses émises sur le trouble de Sybil, écrit : «  […] le MPD (Multiple Personnality Desorder), est en réalité l’enfant incestueux de la psychanalyse et des drogues. » [27] Il fait le lien entre Sybil, Anna O. et Dora, les trois héroïnes anonymes de la psychothérapie des profondeurs, trois sœurs qui furent chacune « une femme sous influence. »

Les aveux de Shirley et leur rejet par Wilbur

Borch-Jacobsen note : « Par deux fois, Shirley avait voulu revenir sur ce qu’elle avait raconté. La première fois, en mai 1958, dans une lettre à son analyste, elle admit avoir contrefait ses différentes personnalités : « Je n’ai pas du tout de personnalités multiples… Je n’ai même pas un « double » pour m’aider à m’en sortir… Je suis toutes ensemble… J’ai menti fondamentalement en prétendant les avoir, je le sais. »

Elle affirma aussi que les abus qu’elle avait attribués à sa mère étaient des créations de son imagination : « Les choses que je vous ai dites à son sujet (les pires) n’étaient pas vraies… Je ne les ai pas exactement « inventées » à l’avance ou planifiées pour les dire… elles sont juste sorties de quelque part et une fois que j’ai commencé et que j’ai découvert qu’elles vous intéressaient, j’ai continué… sous l’effet du penthotal je suis plus inventive qu’autrement, c’est pourquoi j’en ai dit plus … cela faisait une bonne histoire et cela expliquait beaucoup des faux symptômes que je manifestais. »[28]

Wilbur, en pure freudienne, traita cette confession de manœuvre de défense pour se protéger contre la haine inconsciente de Shirley pour sa mère, et Shirley laissant tomber cette piste narrative attribua rapidement sa lettre de rétractation à un alter intrus, qui se faisait passer pour elle. Mais elle parut se rétracter une autre fois encore en mars 1972. Schreiber l’écrivit à Wilbur, qui craignit de détruire le scénario convenu pour le livre, si elle reprenait les doutes de Shirley à propos de la scène primitive. Wilbur l’assura que ce passage était inexact et qu’il fallait le laisser de côté pour pouvoir publier le livre. Business must continue!

 

Où situer la cause du trouble de Shirley selon Borch-Jacobsen ?

Certes, dans la rencontre entre la psychanalyse et le mélange de drogues à haute dose, telles que les psychotropes, les sédatifs pendant des années, et les électrochocs. Dans ses écrits, on ne sait pas si Sybil/Shirley désirait plus être guérie qu’être malade, pour les bénéfices psychologiques que cela lui apportait.

À supposer qu’on tente de faire l’inventaire de causes possibles de sa maladie, aucune ne serait probante.

Causes organiques, biologiques ? Rien, dans sa biographie, ne laisse supposer qu’elle avait une prédisposition génétique à la maladie, ou un déséquilibre biochimique.

Causes psychologiques ? Nous avons maintenant la certitude que ses personnalités étaient une pure invention de l’analyse, et un porte-voix commode pour Wilbur. Les difficultés psychologiques de Shirley pendant son adolescence sont éprouvées par un grand nombre d’adolescents, qui ne tombent pas pour autant malades.

Causes sociologiques ? Certes, le climat socio-culturel de l’Amérique du Nord avec la sécularisation des vieux thèmes du protestantisme puritain, le combat du bien et du mal par exemple, conjugués aux croyances religieuses adventistes de Shirley, son absence de prévention vis-à-vis de la psychanalyse, son attachement à Wilbur, le contexte de son pays et de sa grande ville, ont joué un rôle. Mais est-ce que cela explique sa maladie ? Beaucoup d’Américains ayant vécu dans un contexte analogue n’ont pas développé une personnalité multiple, et Shirley elle-même présentait au départ des symptômes hystériques. Si elle avait rencontré d’autres situations, d’autres médecins, elle aurait pu n’être qu’anxieuse, déprimée, neurasthénique, anorexique, boulimique…

Les causes invoquées ne résistent pas à l’examen. Contrairement à ce que suggère Schreiber,  nulle part il n’était écrit que Shirley devait tomber malade, que Wilbur et Shirley devaient se rencontrer, ni qu’elles devaient à elles deux devenir l’origine du phénomène social le plus bizarre du 20e siècle. Tout cela finalement semble s’être joué sur un « coup de dé ».

Ce coup de dé, semble être la rencontre fortuite entre Wilbur et Shirley, qui sera soumise à la thérapie de recouvrement de souvenirs. La maladie de Shirley apparaît bien comme « iatrogène », c’est-à-dire fabriquée par la nature de sa thérapie.


Notes :


[25] Mikkel Borch-Jacobsen Making Minds and Madness – From Histeria to Depression, éditeur  Cambridge University Press, mai 2009.[26] Encyclopédie Larousse : « Hypnose : baisse du niveau de vigilance provoquée par suggestion et qui est marquée par une dépendance, laquelle peut être utilisée à des fins diverses : analgésie, psychothérapie, la technique provoquant cet état. »

[27] Borch-Jacobsen, p. 85.

[28] Ibid, pp. 88-89.

A suivre : Partie 2/2