La guerre des souvenirs est-elle finie ?

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La guerre des souvenirs est-elle finie ?

La question m’a  souvent été posée. Pour y répondre de façon explicite j’ai analysé les études publiées sur le sujet.
Brigitte Axelrad

La réponse (en 2013)  est NON.

L’étude Magnussen and Melinder en Norvège

En 2012, Magnussen and Melinder avaient interrogé 2000 adultes dont 800 psychologues professionnels (licensed psychologists) en Norvège, ils avaient trouvé que 63% d’entre eux croyaient que les souvenirs traumatiques “retrouvés” en thérapie étaient vrais.
Magnussen, S., & Melinder, A. (2012). What psychologists know and believe about memory: A survey of practitioners. Applied Cognitive Psychology, 26, 54–60.

L’étude Simons et Chabris aux États-Unis

Simons and Chabris (2011 et 2012) ont trouvé que :

  • 63% du public aux U.S.A croient que la mémoire travaille comme une camera vidéo,
  • 48% croient que les souvenirs sont permanents et
  • 55% croient que les souvenirs peuvent être enrichis par hypnose.
    Simons, D. J., & Chabris, C. F. (2011). What people believe about how memory works: A representative survey of the U.S. population. PLoS ONE, 6(8), e22757. 
    Simons, D. J., & Chabris, C. F. (2012). Common (mis)beliefs about memory: A replication and comparison of telephone and Mechanical Turk survey methods. PLoS ONE, 7(12), e51876. 

L’étude de Lawrence Patihis, Elizabeth Loftus, Scott Lilienfeld and all. *

Une étude plus récente et plus complète, publiée dans Psychological Science, a été réalisée aux États-Unis en 2013 par Lawrence Patihis avec comme co-auteurs Elizabeth Loftus, Scott Lilienfeld et d’autres chercheurs. Il a recueilli les réponses de 1376 participants au total, dont 303 psychologues expérimentaux et 332 psychologues cliniciens, et 406 étudiants en premier cycle en psychologie et le grand public aux États-Unis et en Grande Bretagne.

A notre grande surprise, un fossé existe toujours entre les psychologues scientifiques et les psychologues cliniciens sur la croyance dans les souvenirs refoulés. On constate que la croyance dans le refoulement est encore très présente chez
–  les praticiens en psychologie clinique,
–  les psychanalystes et
–  les thérapeutes alternatifs :

  • Thérapeutes en PNL (Neuro-linguistic programming),
  • thérapie du système familial,
  • hypnothérapeutes,
  • thérapeutes champ de pensée TFT (Thought Field),
  • auditeurs scientologues,
  • thérapeutes du cri primal etc…

C’est d’ailleurs la première fois qu’une étude se penche sur cette catégorie de thérapeutes.

Le questionnaire pour l’étude sur  la mémoire et  les croyances

  • À votre avis, les souvenirs refoulés sont-ils exacts?
  • Si une chaîne d’information rapporte l’histoire d’un individu en thérapie qui révèle des souvenirs refoulés, quelle est la probabilité que vous croyiez à cette histoire?
  • Les  souvenirs refoulés peuvent-ils être récupérés en thérapie avec précision?
  • Si un(e) ami(e) actuellement en thérapie a rapporté des souvenirs refoulés d’abus sexuels, et qu’il n’avait pas ce souvenir avant le traitement, seriez-vous susceptible de le (ou la) soutenir dans cette croyance ?
  • Quand quelqu’un a un souvenir d’un traumatisme sous hypnose, cela doit-il objectivement avoir eu lieu?
  • L’hypnose peut-elle récupérer avec précision des souvenirs qui, auparavant, n’étaient pas connus de la personne ?
  • Quelle est la probabilité pour que le client dans ce cas [de mémoire retrouvée] ait été abusé sexuellement?
  • Aidez-vous le client à récupérer des souvenirs d’abus sexuels de l’enfance?
  • Aidez-vous le client à récupérer des souvenirs supplémentaires d’abus sexuels en utilisant des techniques comme l’hypnose?
  • À certains moments, les médias ont rapporté que la récupération des souvenirs traumatiques refoulés peut être peu fiable et a conduit à la condamnation de personnes innocentes. Croyez-vous que ces souvenirs étaient vraiment faux?
  • À un certain moment au cours du traitement, dites-vous au client que vous soupçonnez une histoire d’abus sexuel?
  • Les souvenirs traumatiques sont-ils souvent refoulés?
  • Avec un effort, pouvons-nous nous souvenir des événements en remontant jusqu’à la naissance?
  • L’hypnose peut-elle être utilisée pour récupérer des souvenirs d’événements réels dès la naissance?
  • Le souvenir de tout ce que nous avons connu est-il stocké en permanence dans notre cerveau, même si nous ne pouvons pas accéder à tout cela?
  • La mémoire peut-elle ne pas être fiable?
  • L’incapacité à se souvenir des événements de la petite enfance pourrait-elle signifier des signes de traumatisme refoulé?
  • Es-ilt possible de suggérer de faux souvenirs à quelqu’un qui les incorpore alors comme de véritables souvenirs?
  • Pensez-vous plausible, que cette personne soit victime d’abus sexuels dans l’enfance, même si la personne est incapable de se souvenir de l’abus ?
  • Certaines personnes ont de vrais “souvenirs photographiques”?
  • La mémoire est-elle constamment reconstruite et change à chaque fois que nous nous souvenons de quelque chose?
  • Encouragez-vous le client à chercher des preuves qui confirment une histoire d’abus sexuel?
  • Comment la couverture médiatique a-t-elle changé votre croyance au sujet du refoulement de souvenirs traumatiques?

Résultats principaux en chiffres

Nombre total de participants à l’étude : 635  thérapeutes.

Tableau Patihis

* Are the ”Memory Wars” Over? A Scientist-Practitioner Gap in Beliefs About Repressed Memory, Lawrence Patihis, Lavina Y. Ho, Ian W. Tingen, Scott O. Lilienfeld and Elizabeth F. Loftus, The online version of this article can be found at: DOI: 10.1177/0956797613510718 Psychological Science 2014 25: 519 originally published online 13 December 2013

Conclusion

A l’inverse les Psychologues professionnels orientés vers la recherche ou la science, les psychologues cliniciens membres de Sociétés en Recherche Appliquée sur la mémoire et la Cognition, les chercheurs universitaires sont 3 fois moins nombreux à croire à l’existence du refoulement et à la possibilité de retrouver les souvenirs refoulés en thérapie.

Mon interview de Lawrence Patihis

Je remercie Lawrence Patihis de m’avoir donné accès au travail de l’équipe de recherche et je lui ai posé les  questions qui me tiennent à cœur. Lire l’interview ici.