Et vous, combien de temps résisterez-vous à la tentation ?

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« – Que faisiez-vous au temps chaud ? Dit-elle à cette emprunteuse.
– Nuit et jour à tout venant Je chantais, ne vous déplaise.
– Vous chantiez ? J’en suis fort aise. Et bien ! Dansez maintenant. »

Jean de La Fontaine, La Cigale et la Fourmi

Combien de temps, si vous êtes un fumeur conscient des dangers de la cigarette et si vous avez pris la décision d’arrêter, résisterez-vous avant d’allumer une nouvelle cigarette ? Combien de temps, si vous savez que la mousse au chocolat est mauvaise pour votre ligne, résisterez-vous avant de la dévorer ? Combien de temps un enfant, devant qui on a posé une friandise alléchante, résistera-t-il avant de la manger ?

Qui n’a jamais fait l’expérience de la difficulté de résister à la tentation, lorsqu’elle est trop forte ? Oscar Wilde avouait : « Je peux résister à tout sauf à la tentation » (L’éventail de Lady Windermere, 1892).

Qui n’a jamais vu ses bonnes résolutions s’envoler dès le lendemain du Nouvel An, alors que certains s’astreignent à un entraînement draconien pendant des mois pour escalader le mont Everest (8 848 mètres) ou que d’autres se privent définitivement du tabac après avoir fumé pendant des années ?

L’idée du test du marshmallow

Dans les années 60, pour étudier le rôle du contrôle de soi dans la construction de la volonté, Walter Mischel, psychologue à l’université Stanford1 et père de trois petites filles, a conçu un test appelé « test du marshmallow ». Le marshmallow est une friandise de guimauve molle, l’équivalent de notre chamallow. En 2014, dans son livre Le test du marshmallow [1], l’auteur confie que c’est sa propre impatience qui lui a donné l’idée d’une expérience pour étudier comment se construit la volonté : « Notre capacité à nous maîtriser et à différer la gratification est-elle une compétence innée ou acquise ? Qu’est-ce que la volonté ? Quelles sont les conditions, les aptitudes cognitives pour en avoir ? Comment les enseigne-t-on ? Quelles en sont les limites ? […] En plus de cinquante années de recherche, conclut-il, j’ai acquis la conviction qu’exercer son self-control, et plus spécifiquement différer une gratification immédiate au profit de bénéfices futurs, est une compétence cognitive qui s’apprend ».

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© Dimjul / Natalia Zakharova | Dreamstime.com

En 2014, W. Mischel constate que ces questions sont toujours d’actualité et que l’intérêt du public pour le test du marshmallow ne s’est pas émoussé. Le test inspire les programmes scolaires des écoles américaines, qu’elles soient élitistes ou qu’elles s’adressent à des catégories sociales défavorisées. À New York, des enfants rentrent de l’école avec des T-shirts et des badges qui annoncent « Ne mangez pas le marshmallow » ou « J’ai réussi le test du marshmallow ». Même la marionnette Cooky Monster de l’émission pour enfants, 5, rue Sésame, parvient, grâce à lui, à maîtriser suffisamment son appétit pour être admise au Club des connaisseurs de cookies !

Une étude longitudinale

Conduite par Walter Mischel à partir de la fin des années 60 et pendant trente ans, son objet était au départ de mesurer le lien entre le développement du contrôle de soi dans la petite enfance et la réussite à l’âge adulte. W. Mischel testa 500 enfants de quatre ans qu’il suivit jusqu’à leur âge adulte. Il avait précisé que la procédure du test était conçue non pas pour évaluer les aptitudes des enfants, mais « pour étudier comment ils parviennent à différer une récompense ».

W. Mischel dit, plusieurs années après les premières expériences, qu’il a peu à peu fortement soupçonné une relation entre le comportement des enfants pendant l’étude et leur réussite ultérieure dans leur vie. En 2014, alors que les participants au test avaient environ cinquante ans, beaucoup transmettaient encore des données sur tous les aspects de leur existence : état de santé, situation professionnelle, maritale et financière.

Déroulement de l’expérience

Elle se déroule à l’école maternelle Bing de l’université Stanford2, dans une salle appelée « salle des surprises ». C’est le labo de W. Mischel où les enfants s’amusent avec des jeux et sont observés par les chercheurs derrière des glaces sans tain.

Le test consiste à placer un chamallow sur une table devant chaque enfant et à le laisser une quinzaine de minutes seul, assis devant le bonbon posé sur une assiette. Avant de sortir, le psychologue lui explique : « Si tu ne manges pas le chamallow pendant mon absence, tu en auras un de plus à mon retour. » et précise qu’il reviendra dans une quinzaine de minutes. Mais pour voir si la durée influence leur comportement, on annonce à certains enfants d’attendre cinq minutes et à d’autres, quinze minutes. Conclusion des chercheurs : « nous découvrons que cela n’a aucune espèce d’importance, car entre trois et cinq ans, les enfants sont encore trop petits pour y voir une différence ».

Patienter dans la salle des surprises est une torture à quatre ou cinq ans

L’extrait du film [2] montre les enfants aux prises avec des luttes contre eux-mêmes. C’est, par exemple, ce petit garçon de quatre ans qui se tortille sur sa chaise, regarde ailleurs pour résister à la tentation, puis donne des coups de pieds dans le vide et finit par se cacher les yeux avec ses mains. Il tient bon pendant une quinzaine de minutes. Un autre ouvre le chamallow,lèche l’intérieur et le recolle, ni vu ni connu… Certains résistent, d’autres non. Un petit garçon, qui a résisté pendant les quinze minutes et à qui le psychologue donne sa récompense, bourre les deux chamallows dans sa bouche. W. Mischel écrit : « Vous les applaudiriez pour leur créativité, hurleriez vos encouragements les plus vifs et en retireriez un espoir renouvelé dans le potentiel des enfants, même jeunes, à résister à la tentation et à persévérer pour une récompense différée ».

Les expérimentateurs essaient par ces observations de découvrir comment les enfants surmontent les difficultés et comment ils perdent leur self-control. Il ajoute que patienter dans la salle des surprises de l’école Bing pour manger deux chamallows est sans doute une torture quand on a quatre ou cinq ans. Avant quatre ans, la plupart des enfants ne parviennent pas à différer la gratification. Ils grignotent la friandise en moins de trente secondes. En revanche, vers douze ans, 60 % environ des enfants sont capables de patienter jusqu’à vingt-cinq minutes [3].

Les variations de l’expérience

Par la suite, l’expérience a été reproduite, avec des enfants de tout âge et de toute origine, dans d’autres écoles, telles les écoles publiques du sud du Bronx, à New York, et dans différents pays.

Les paramètres eux-mêmes ont varié. Par exemple, on propose aux enfants de choisir une friandise parmi d’autres, des bonbons à la menthe, des cookies, etc. On pose une sonnette sur la table et on dit à l’enfant de sonner quand il ne peut plus attendre. Au lieu d’exposer le bonbon, on projette sur un écran sa photo grandeur nature. Contrairement à ce qu’on croirait intuitivement, l’exposition à une image réaliste des friandises rend l’attente beaucoup plus facile, à condition que l’image soit bien celle du bonbon choisi. Sinon, ça ne marche pas.

Autres cas de figure, l’enfant est assis devant une vraie friandise, mais on lui demande de faire comme si elle n’était pas vraie. On lui dit : « dans ta tête, tu inventes un cadre autour d’elle, comme pour une peinture ou pour une photo ». Il attend en moyenne dix-huit minutes. Assis devant une image, on lui demande de faire comme si le bonbon était vrai : il ne tient pas plus de six minutes.

Si le psychologue demande à l’enfant de penser à quelque chose d’agréable en quittant la pièce, il tient beaucoup plus longtemps. Si on lui demande d’imaginer que ce chamallow a mauvais goût, il résiste aussi beaucoup plus longtemps. W. Mischel écrit « le stimulus n’a pas de pouvoir attractif en lui-même. C’est notre façon de l’évaluer mentalement qui fait la différence : si nous modifions notre façon de penser à lui, nous modifions aussi son impact sur nos pensées et sur nos actes ». Epictète disait : « Ce ne sont pas les choses elles-mêmes qui nous troublent, mais l’opinion que nous nous en faisons ». C’est ce que le test va permettre de vérifier.

Un tiens maintenant (ne) vaut (pas) mieux que deux tu l’auras

Nous avons naturellement tendance à sous-estimer les récompenses différées et à surévaluer les récompenses immédiates. Différer une gratification, c’est préférer retarder un plaisir en vue d’une récompense plus importante. Autrement dit, c’est faire preuve de contrôle de soi, accepter un petit sacrifice dans le moment présent afin d’en recevoir des bénéfices plus tard.

Au cours du test, les enfants utilisent une variété de compétences cognitives qui annoncent celles dont ils auront besoin plus tard quand, pour préparer leurs examens, ils renonceront à aller au cinéma avec leurs copains, par exemple. Certains d’entre eux, écrit W. Mischell, « nous montrent comment faire. Ils apaisent la tentation brûlante de saisir la sucrerie en s’éloignant physiquement d’elle. Ils la repoussent de l’autre côté de la table, pivotent sur leur chaise et lui tournent le dos. Ils inventent des distractions tout en gardant leur objectif en tête ».

Ces stratégies créatives les aident à prolonger l’attente de la récompense, elles modifient la manière dont l’enfant perçoit le stimulus de telle manière que la tentation soit réduite.

Évidemment, dans le cas du fumeur qui résiste devant une nouvelle cigarette, les choses sont différentes. Il sait que s’il résiste maintenant, il ne devra pas pour autant en prendre deux plus tard ! Il ne s’agit pas pour lui de différer le plaisir, mais d’y renoncer définitivement dans l’optique d’éviter la maladie et de vivre plus longtemps. Mais la perspective de ne pas attraper un cancer peut ne pas être suffisamment motivante. L’idée que tous les fumeurs ne tombent pas fatalement malades peut parfois servir à rationaliser l’abandon des résolutions. Tous les fumeurs ne sont pas nécessairement du mauvais côté des statistiques, alors pourquoi le serait-on soi-même ? Mais là aussi, inventer certaines stratégies aiderait à poursuivre l’objectif en renforçant la volonté.

La volonté : un trait inné de notre personnalité ?

Les philosophes grecs considéraient la volonté comme un trait inaltérable de la personnalité. Selon eux, certains en ont beaucoup, d’autres n’en ont pas. Ceux qui manquent de volonté seraient des victimes de leur propre histoire sociale ou biologique. Aristote appelait le manque de volonté « acrasie », un état dans lequel nous agissons à l’encontre de ce que nous considérons pourtant comme le meilleur choix. Dans le même esprit, Ovide disait : « Je vois le meilleur et je l’approuve et pourtant je fais le pire » (Les Métamorphoses, VII, 20).

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Au fil de son étude, Mischel constate que la force de la volonté se développe pendant la petite enfance, qu’elle est mesurable, qu’elle a au fur et à mesure que nous vieillissons un impact profond sur notre santé mentale et physique, et qu’elle contribue à notre bien-être. Plus encore, nous pouvons améliorer notre self-control en utilisant des stratégies cognitives précises.

D’après les questionnaires renseignés une trentaine d’années plus tard, ceux qui ont été les plus patients lors du test maintiennent plus longtemps leurs objectifs et les atteignent plus souvent, recourent moins à la drogue, poursuivent des études plus longues, ont un indice de masse corporelle plus faible et sont plus sociables et plus résilients.

Finalement, la théorie classique de la personnalité comme une entité déterminant des comportements fixes n’est pas fondée. Notre comportement varie selon les circonstances. C’est pourquoi on ne peut pas dire d’une personne qui n’arrive pas à réaliser un objectif qu’elle « manque de volonté ». Elle peut être volontaire et déterminée dans certaines situations et ne pas l’être dans d’autres.

Apprendre à être fourmi plutôt que cigale

W. Mischel écrit que, dans la fable de La Fontaine, la fourmi « sait instinctivement comment préparer son avenir ». Elle engrange pendant tout l’été la nourriture dont elle aura besoin en hiver. Nous, observe-t-il, « nous ne disposons pas de tels instincts et notre cerveau n’a pas encore évolué suffisamment pour anticiper le futur lointain ».

Cependant, si nous n’avons pas l’instinct de la fourmi, nous disposons de règles implicites pour savoir quand nous pouvons suspendre notre self-control pour nous faire plaisir immédiatement, et quand il vaut mieux remettre notre plaisir à plus tard. Les enfants utilisent eux-mêmes des stratégies plus ou moins efficaces pour se retenir de manger le chamallow pendant le test. La difficulté à diriger son attention et le stress empêchent souvent le contrôle de soi. Il est donc important d’éduquer les enfants très tôt à réguler leur attention pour maîtriser et réduire leur stress [4].

W. Mischel décrit certaines des stratégies qui ont été payantes pour se libérer d’une addiction comme celle au tabac. Il raconte qu’une fois sa décision prise d’arrêter de fumer, chaque fois qu’il se sentait attiré par le tabac il utilisait ce qui s’appelle un « contre-conditionnement répulsif »3 [5]. Il respirait à pleins poumons l’odeur d’une grosse boîte remplie de vieux mégots dont la puanteur lui donnait la nausée, tout en réactivant parallèlement la vision obsédante d’un cancéreux en phase terminale croisé un jour dans les couloirs de l’hôpital. Ou encore, si nous adorons la mousse au chocolat et que nous sommes soucieux de notre ligne, le seul fait d’imaginer qu’un cafard est tombé dedans nous retiendra d’en manger.

Cependant, trop de contrôle de soi n’est pas non plus souhaitable. Différer systématiquement la récompense ou attendre toujours plus de chamallows n’est pas toujours profitable : « Quand autorisons-nous la cigale qui est en nous à pointer son nez et renvoyons-nous dans ses galeries souterraines la fourmi tournée vers le futur et constamment occupée à travailler ? ».

Finalement, savoir se maîtriser, c’est pouvoir choisir le chamallow pour tout de suite ou pour demain : « Qui sait se maîtriser possède l’aptitude clé au fondement de toute intelligence émotionnelle, une aptitude essentielle à la construction d’une vie épanouissante ». C’est un savoir qui s’apprend, comme tous les savoirs. Personne n’a la science infuse !

Notre destin n’est pas écrit dans les étoiles, mais il n’est pas non plus écrit dans nos gènes.

D’après les résultats du test, il semble qu’il y ait peu de rapport entre le quotient intellectuel (QI) et la capacité à contrôler la tentation du chamallow. Il arrive que certains enfants avec un QI élevé craquent plus vite que d’autres dont le QI est inférieur. Les enfants qui savent garder leur objectif à l’esprit et déployer leur imagination pour résister à leur envie s’avèrent plus performants que les autres à l’adolescence : ils ont plus d’amis, sont plus appréciés de leurs enseignants, gèrent mieux le stress, s’expriment mieux et ont de meilleures notes – même si leur QI est parfois moins élevé. Ils réussissent également mieux leurs examens. Enfin, ils obtiennent des emplois plus satisfaisants et ont moins de problèmes d’alcool ou de drogue à l’âge de trente-deux ans que ceux qui – à quatre ans ! – n’avaient pas résisté à la tentation de manger la friandise [6].

Les jeux ne sont pas faits dès le départ

Les capacités cognitives, émotionnelles et sociales sont inextricablement liées tout au long de la vie. Elles ont besoin d’être éduquées, développées et stimulées dès le plus jeune âge. C’est ce que confirme le Centre de développement de l’enfant de l’université Harvard, fondé en 2006 :« Contrairement aux croyances populaires, apprendre à se contrôler, à être attentif et à mémoriser consciemment des informations n’arrive pas automatiquement lorsque les enfants grandissent » [7].

Au cogito cartésien, « Je pense donc je suis », W. Mischel propose alors de substituer « Je pense donc je peux changer ce que je suis » car, dit-il, « En changeant notre façon de penser, nous modifions notre ressenti, nos actes et donc ce que nous devenons ».

Et vous, vous prendrez un petit chamallow tout de suite ou vous préférez attendre ?

Références

[1] Mischel W, Le test du marshmallow, JC Lattès, 2015, traduit de l’anglais par Isabelle Crouzet.

[2] Extrait du film de l’expérience : vimeo.com/129371597

[3] Mischel W, Shoda Y, Rodriguez ML, “Delay of gratification in children”, Science, 1989, 244:933-8.

[4] Kochanska G, Murray KT, Harlan ET, “Effortful Control in Early Childhood : Continuity and Change, Antecedents, and Implications for Social Development”, Developmental Psychology, 2000, 36:220-232.

[5] Ayduk O et al., “Regulating the Interpersonnal Self : Strategic Self Regulation for Coping with Rejection Sensitivity”, Journal of Personnality and Social Psychology, 2000, 79:776-792.

[6] Duckworth AL, Seligman MEP, “Self-discipline outdoes IQ in predicting academic performance of adolescents”, Psychological Science, 2005, 16:939-944.

[7] Center on the developing child, Harvard University, 5 Steps for Brain-Building Serve and Return

1 Walter Mischel occupe actuellement la chaire Robert Johnston Niven en tant que professeur en psychologie à l’université Columbia. Il a été élu à l’Académie nationale des sciences des États-Unis et à l’Académie américaine des arts et des sciences. Il habite à New York. Voir sa page sur le site de la Columbia University in the City of New York, columbia.edu

2 Bing Nursery School ou l’école maternelle Bing est un programme au sein de l’École des sciences humaines et des sciences de l’université Stanford. Sa mission est de promouvoir la compréhension du développement de l’enfant et d’améliorer la vie des jeunes enfants. Mischel écrit : « Cette école est un laboratoire idéal, tout neuf, situé sur le campus, conçu dès le départ à la fois comme établissement scolaire et centre de recherches, avec de jolies aires de jeu munies de larges fenêtres sans tain pour faciliter l’observation et de petites pièces adjacentes équipées de leurs propres cabines d’observation. »bingschool.stanford.edu

3 Le contre-conditionnement consiste à associer progressivement un stimulus conditionnel (SC), déclenchant une réponse conditionnelle (RC), à un nouveau stimulus déclenchant une réponse incompatible ou opposée à cette réponse conditionnelle.