Psychanalyse et faux souvenirs «retrouvés», le point de vue d’Adolf Grünbaum

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Faux souvenirs «retrouvés» et psychanalyse
Dernière mise à  jour le 25 février 2015.

Préambule:

Depuis  2009, je recherche l’origine du phénomène des faux souvenirs “retrouvés” au cours d’une psychothérapie. Le livre d’Adolf Grünbaum apporte un éclairage nouveau sur la question. J’ai donc tenu à mettre ce document à la disposition des lecteurs de ce site.

Un psychanalyste témoigne

Voici le témoignage (1) rare d’un psychanalyste qui raconte comment une de ses patientes a “retrouvé” un souvenir d’abus sexuel au cours de la cure psychanalytique :
« J’ai “en mémoire”, le cas d’une patiente qui, après six mois en face à face sans incident, fit, une fois sur le divan, un accident de dépersonnalisation brutal : être allongée, passive, en présence d’un homme-médecin physiquement proche extirpa brutalement de sa mémoire un abus sexuel dont elle fut victime, pré-adolescente, de la part d’un praticien.
Il fallut résoudre la détresse provoquée par ce retour fracassant du refoulé par voie proprioceptive avant que les mémoires explicites, épisodiques puis déclaratives, puissent remettre en ordre ces données biographiques ignorées de cette patiente un mois plus tôt encore. »

(1) Par Jacques Boulanger, psychiatre, psychanalyste et formateur à Toulouse.
La mémoire, de Freud à Kandel Extrait (p. 22)
Ce texte est la mise en forme du travail de l’année 2012-2013 du séminaire ouvert « Psychanalyse et Neurosciences » de la Société Psychanalytique de Paris, travail mené avec Marianne ROBERT.

Psychanalyse, faux souvenirs

Freud avait imaginé le refoulement et la résistance.

Freud 5 leçonsExtrait des : “Cinq leçons sur la psychanalyse”. S. Freud,1904.

« La preuve était faite que les souvenirs oubliés ne sont pas perdus, qu’ils restent en la possession du malade, prêts à surgir, associés à ce qu’il sait encore. Mais il existe une force qui les empêche de devenir conscients. L’existence de cette force peut être considérée comme certaine, car on sent un effort quand on essaie de ramener à la conscience les souvenirs inconscients. Cette force, qui maintient l’état morbide, on l’éprouve comme une résistance opposée par le malade. C’est sur cette idée de résistance que j’ai fondé ma conception des processus psychiques dans l’hystérie. La suppression de cette résistance s’est montrée indispensable au rétablissement du malade. D’après le mécanisme de la guérison, on peut déjà se faire une idée très précise de la marche de la maladie. Les mêmes forces qui, aujourd’hui, s’opposent à la réintégration de l’oublié dans le conscient sont assurément celles qui ont, au moment du traumatisme, provoqué cet oubli et qui ont refoulé dans l’inconscient les incidents pathogènes. J’ai appelé refoulement ce processus supposé par moi et je l’ai considéré comme prouvé par l’existence indéniable de la résistance. »

Note : Le lecteur notera que S. Freud décrit précisément la démarche des thérapeutes de la “mémoire retrouvée” mais n’ apporte pas de preuve scientifique à ses  hypothèses.

Adolf Grünbaum, psychanalyse et le concept de refoulement

Grunbaum Les Fondements de la Psychanalyse_smallVoici l’analyse d’Adolf Grünbaum (2) dans son livre : Les Fondements de la psychanalyse (The Foundation of Psychoanalysis, 1984 – traduction française, 1996 introuvable en librairie). Cet ouvrage, publié en 1984, bien avant les travaux de Richard McNally et d’autres chercheurs sur le refoulement, est un texte précurseur des multiples vérifications expérimentales qui ont suivies *.
* voir l’article de synthèse très complet, sur les travaux de recherche sur le refoulement, du Dr.August Piper, psychiatre à Seattle et Linda Lillevik avocate, (publié en 2008 par l’American Psychological Association).

Compte rendu de lecture du livre par Thomas Lepeltier (3).
Revue de livres, décembre 1998.  Les Fondements de la psychanalyse.
Une critique philosophique, d’Adolf Grünbaum,
Traduit de l’anglais par Jean-Claude Dumoncel, et révisé par Élisabeth Pacherie, PUF (Sciences Modernité Philosophies), 1996 [1984].

Lire le texte complet du compte-rendu … ici.

Voici quelques longs extraits :

Quelle validité de la psychanalyse ?

Et si la psychanalyse n’était qu’une escroquerie totalement dépourvue de valeur scientifique ? Et si la méthode thérapeutique qu’elle développe — à savoir qu’il faut prendre conscience des traumatismes infantiles pour éliminer leurs effets pathogènes — n’était qu’une mystification ? Posées ainsi ces questions peuvent sembler provocatrices. Il n’en demeure pas moins que la question de la validité de la psychanalyse se pose à tous ceux qui l’étudient de près.

Freud est-il le théoricien de la « mémoire retrouvée » ?

[…] La psychanalyse considère que le refoulement de certaines scènes traumatisantes ou de certains investissements affectifs de la petite enfance est responsable de la formation de symptômes névrotiques. Elle avance alors l’idée qu’une bonne thérapie — voire la seule — consiste dans la levée cathartique de ces refoulements. C’est-à-dire qu’elle affirme que c’est en prenant conscience de ces refoulements que le patient peut se débarrasser des symptômes névrotiques qu’ils occasionnent. Or, le patient qui suit une analyse oppose nécessairement une résistance au rappel de ces souvenirs infantiles (autrement ils ne seraient pas des souvenirs refoulés). Le rôle de l’analyste est alors déterminant.

– C’est lui qui dirige l’attention du patient sur ce qu’il est censé découvrir,
– c’est lui qui indique quelles sortes de scènes de la petite enfance doivent émerger,
– c’est lui qui donne au malade l’idée de ce qu’il peut s’attendre à trouver.

Ainsi, il est clair que l’analysé se trouve instruit à l’avance de ce qu’on attend de lui. Freud reconnaissait lui-même que pour surmonter les résistances des patients face aux interprétations de leurs conflits inconscients, l’analyste devait utiliser le besoin qu’éprouve tout patient de l’approbation de son médecin en tant que substitut parental. Freud reconnaissait aussi que cette soumission affective de la part de l’analysé cherchant de l’aide “revêt le médecin d’une grande autorité” et “transforme les communications et conceptions de ce dernier en article de foi”.
Mais cette suggestion ne devait avoir aux yeux de Freud qu’un rôle de catalyseur dans l’exhumation des traumatismes refoulés. Une fois les premières résistances vaincues, l’analyse pouvait déboucher sur l’indépendance affective du patient à l’égard du médecin. Alors, ce qui dans les suppositions de ce dernier ne correspondait pas à la réalité se trouvait spontanément éliminé et une authentique prise de conscience de la part du patient était possible. Au bout du compte, il n’était donc pas question pour Freud de considérer qu’il puisse exister une “contamination” des souvenirs du patient par les interprétations de l’analyste. Il en donnait pour preuve le succès thérapeutique. Des prises de conscience non authentiques, c’est-à-dire l’obtention de représentations erronées de certaines scènes de son enfance, n’auraient pas selon lui abouti à la guérison durable du patient.

Succès thérapeutique ?

Or, pour Grünbaum, un tel argument est tout simplement sans valeur. Une telle réussite thérapeutique — dans le cas où elle aurait effectivement lieu — ne prouve rien, tant que l’on n’a pas prouvé que des fausses prises de conscience ne peuvent pas avoir des effets bénéfiques et durables sur le psychisme. Et à ce sujet, jamais un argument n’a été avancé par les psychanalystes. Le doute envers la contamination par l’analyste est donc tout à fait justifié. D’autant plus que Freud reconnaît que le patient est, très souvent, incapable de se souvenir de la partie de l’histoire de son enfance qui possède une pertinence pathogène. Alors, en lieu et place d’un souvenir exhumé par le patient, l’analyste doit essayer de convaincre celui-ci de la vérité de la reconstruction psychanalytique. Freud juge alors que l’adhésion du patient à cette interprétation peut être thérapeutiquement équivalente à la récupération du souvenir. Il se croît même autorisé à affirmer, toujours au vu du succès thérapeutique, que cette reconstruction correspond bien à une réalité vécue par le patient.

Ou effet placebo ?

Mais le succès thérapeutique invoqué par Freud et les psychanalystes n’est guère probant aux yeux de Grünbaum. Jamais, selon lui, on n’a pu montrer que les bénéfices tirés d’une analyse dépassaient ceux obtenus par des traitements conçus pour jouer le rôle de placebo. Aussi, les “succès” thérapeutiques de la psychanalyse pourraient très bien ne pas être dus à l’acquisition d’une véritable connaissance de soi par le patient. Ils pourraient tout simplement provenir des efforts du psychanalyste pour combattre la démoralisation des névrosés, sans que soient exhumés leurs véritables refoulements. Ce que semble montrer la psychanalyse est que l’attachement affectif du patient à son médecin est un atout thérapeutique. Mais l’exhumation de véritables scènes infantiles n’est toujours pas démontrée. On est donc en droit de suspecter que les reconstructions auxquelles aboutit une analyse sont le fruit de l’imagination aussi bien du psychanalyste que du patient.

Le refoulement tient-il vraiment les promesses de Freud ?

Concernant le refoulement, que Freud considérait comme le pilier de tout l’édifice psychanalytique, Grünbaum avance deux objections :

• Premièrement, il considère que rien ne montre que le refoulement soit la cause de la névrose. Freud s’appuyait sur le fait que l’extériorisation du refoulement débouchait sur la disparition durable du symptôme névrotique. En admettant que cette prise de conscience soit authentique — ce qui est fortement douteux comme on vient de le voir — et qu’elle corresponde effectivement à la disparition d’un symptôme, Grünbaum considère que la possibilité d’un effet placebo est toujours présente. Il remarque aussi qu’il ne suffit pas d’attester de l’existence du refoulement pour conclure à son rôle supposé dans la genèse des névroses.

• Deuxièmement, pour Grünbaum, rien ne montre que la prise de conscience des refoulements soit la cause des guérisons. L’expérience semble même, sur ce point, avoir réfuté — au sens popperien — la psychanalyse. Freud avait en effet affirmé que seule une authentique prise de conscience permettait d’aboutir à une guérison durable. Or, il reconnut vers la fin de sa vie, sans revenir sur son affirmation, que des névroses pouvaient disparaître sans traitement psychanalytique. Il faudrait donc en conclure que la prise de conscience du refoulement n’est pas nécessairement la cause de la guérison. Sans compter que, d’après Freud lui-même, la prise de conscience d’un refoulement devait se faire avec beaucoup d’émotion pour être efficace. Ce ne serait donc pas forcément le rappel d’un événement passé mais la levée d’une inhibition affective, ne provenant pas forcément de la petite enfance, qui serait responsable de la guérison.[…]

Que conclure ?

Faut-il en conclure que la psychanalyse n’est qu’une mystification ? Grünbaum semble tout prêt à le penser. Il laisse néanmoins la porte ouverte pour qu’elle se défende et qu’elle avance quelques données empiriques à l’appui de ses thèses. Pour l’instant il considère que, face aux accusations de contamination, elle n’a pas été capable de montrer que sa méthode thérapeutique était un moyen fiable de se rafraîchir la mémoire. Il considère qu’elle ne tient pas compte du caractère étonnamment malléable de la mémoire humaine (on peut avoir des pseudo-souvenirs d’événements qui ne sont jamais arrivés), que ce soit sous l’influence de croyances, d’anticipations théoriques ou de questions orientées. Le seul argument que Freud mettait en avant pour échapper à cette critique était le succès thérapeutique.

Mais Grünbaum considère que la thérapie psychanalytique n’a jamais montré une meilleure efficacité que des traitements jouant un rôle de placebo. Quand bien même ces doutes ne seraient pas justifiés, la théorie du refoulement, des actes manqués et des rêves ne lui semble pas du tout fondée. La théorie psychanalytique n’a jamais rendu crédible la fonction pathogène du refoulement, ni la valeur thérapeutique de la prise de conscience de ces mêmes refoulements.
Alors si l’on considère en plus que les souvenirs exhumés par la méthode psychanalytique ne sont pas fiables, il est clair que ces dernières thèses deviennent extrêmement douteuses.

Extrait de l’article : Les Fondements de la psychanalyse. Une critique philosophique, d’Adolf Grünbaum (2), Compte rendu de lecture du livre par Thomas Lepeltier (3) Traduit de l’anglais par Jean-Claude Dumoncel, et révisé par Élisabeth Pacherie, PUF (Sciences Modernité Philosophies), 1996 [1984]. http://thomas.lepeltier.free.fr/cr/grunbaum.html

Notes

(2) Adolf Grünbaum est né en 1923, à Cologne, (Allemagne) est professeur de philosophie (chaire Andrew Mellon) à l’Université de Pittsburg (USA).  C’est un philosophe des sciences. En plus d’être professeur de philosophie des sciences, il est professeur de recherche en psychiatrie (depuis 1979), et professeur de recherche primaire dans le département d’histoire et de philosophie des sciences (depuis 2006). Il s’intéresse à la psychanalyse depuis 1977. Le 25 Juin, 2013, le Président de la République fédérale d’Allemagne a attribué à Grünbaum la Croix du Mérite fédéral, 1ère classe de la République fédérale d’Allemagne pour ses «réalisations exceptionnelles».

(3) Thomas Lepeletier est un historien et un philosophe des sciences, de formation scientifique (doctorat d’astrophysique). Il est l’auteur de cinq livres: “Darwin hérétique” (2007); “Vive le créationnisme! Point de vue d’un évolutionniste” (2009); “Univers parallèles” (2010); “La Révolution végétarienne” (2013); “La Face cachée de l’univers. Une autre histoire de la cosmologie” (2014). Il a également dirigé l’ouvrage “Un autre cosmos?” (2012), ainsi que l’ouvrage “Histoire et Philosophie des sciences” (2013). Il est enseignant (actuellement chargé de cours à l’Université d’Oxford).
thomas@lepeltier.fsnet.co.uk

ANNEXE (texte complet)

 Compte rendu du livre : Les Fondements de la psychanalyse.
Une critique philosophique
d’Adolf Grünbaum,
Traduit de l’anglais par Jean-Claude Dumoncel, et révisé par Élisabeth Pacherie, PUF (Sciences Modernité Philosophies), 1996 [1984].

       Et si la psychanalyse n’était qu’une escroquerie totalement dépourvue de valeur scientifique ? Et si la méthode thérapeutique qu’elle développe — à savoir qu’il faut prendre conscience des traumatismes infantiles pour éliminer leurs effets pathogènes — n’était qu’une mystification ?

Posées ainsi ces questions peuvent sembler provocatrices. Il n’en demeure pas moins que la question de la validité de la psychanalyse se pose à tous ceux qui l’étudient de près.
– Sur quoi se base-t-elle pour établir qu’il existe un lien entre la sexualité infantile et les névroses adultes ?
– À partir de quelles données empiriques peut-elle établir que le rêve a presque toujours pour origine la satisfaction d’un désir ?
– Ou encore, comment être sûr que l’association libre permet de rappeler à la conscience des souvenirs refoulés ?

 Autant de questions que pose Adolf Grünbaum dans ce livre complexe pour éprouver les fondements théoriques de la psychanalyse. Disons tout de suite que son bilan est très négatif. Non pas que Grünbaum rejette les thèses psychanalytiques, mais il défend l’idée qu’elles manquent de toute base empirique. La psychanalyse apparaît donc à ses yeux comme une théorie directement sortie de l’imagination intellectuelle de Freud et toujours en attente de la moindre confirmation…

Pour les épistémologues, la question de la validité scientifique de la psychanalyse semblait avoir été depuis longtemps tranchée par Karl Popper (1902-1994). Pour ce dernier, une discipline est scientifique s’il est envisageable de la réfuter. Par exemple, elle doit être capable de faire des prédictions que les données expérimentales pourront éventuellement contredire.

En quelque sorte, pour qu’une discipline soit scientifique, l’expérience doit être capable de lui dire “non”, ce qui l’oblige régulièrement à revoir certaines de ses hypothèses pour affronter de nouveau le verdict de l’expérience. Elle s’affine ainsi en se réformant. Or, c’est justement, selon Popper, ce qui ne se produit pas avec la psychanalyse. Il n’y aurait pas de comportement humain concevable qui puisse la contredire ; tout comportement humain pourrait même être revendiqué comme une confirmation de la théorie.

L’exemple le plus frappant est quand Freud estime que si un patient est d’accord avec l’interprétation de l’analyste, cela prouve le bienfondé de cette interprétation, mais que s’il n’est pas d’accord, ce n’est là qu’un signe de sa résistance à la théorie, ce qui en fournit une confirmation supplémentaire. La psychanalyse pourrait donc dire ce qu’elle voudrait sans jamais être contredite.

Grünbaum veut bien reconnaître que parfois certains psychanalystes semblent chercher à s’immuniser contre toute réfutation, mais il considère, en opposition à Popper, que la psychanalyse peut néanmoins être testée sur plus d’un point. Par exemple, Freud affirme qu’un amour homosexuel refoulé est une condition nécessaire pour que quelqu’un soit un paranoïaque. Or, comme Freud le reconnaît lui-même, il suffirait de trouver quelqu’un qui soit ouvertement un homosexuel et qui soit en même temps un paranoïaque pour que la théorie soit réfutée.

Profitons-en pour rappeler qu’on ne confirme pas la théorie en se contentant de souligner la fréquence des thèmes à tonalité homosexuelle dans les associations dites libres produites par les paranoïaques durant l’analyse. Rien ne nous dit en effet que ces thèmes n’apparaîtraient pas également chez des non-paranoïaques menant une vie bien adaptée et ne voyant jamais un thérapeute. Quoiqu’il en soit, il est donc possible, aux yeux de Grünbaum, d’émettre des objections à la psychanalyse. De plus, si aucun fait empirique ne venait contredire sa théorie, on ne comprendrait pas pourquoi Freud aurait modifié certaines de ses hypothèses suite à des résultats contraires à ses attentes. C’est pourquoi, une fois admis que la psychanalyse est théoriquement réfutable, Grünbaum peut la prendre au sérieux et lui demander des comptes.

       La psychanalyse considère que le refoulement de certaines scènes traumatisantes ou de certains investissements affectifs de la petite enfance est responsable de la formation de symptômes névrotiques. Elle avance alors l’idée qu’une bonne thérapie — voire la seule — consiste dans la levée cathartique de ces refoulements. C’est-à-dire qu’elle affirme que c’est en prenant conscience de ces refoulements que le patient peut se débarrasser des symptômes névrotiques qu’ils occasionnent.

Or, le patient qui suit une analyse oppose nécessairement une résistance au rappel de ces souvenirs infantiles (autrement ils ne seraient pas des souvenirs refoulés). Le rôle de l’analyste est alors déterminant. C’est lui qui dirige l’attention du patient sur ce qu’il est censé découvrir, c’est lui qui indique quelles sortes de scènes de la petite enfance doivent émerger, c’est lui qui donne au malade l’idée de ce qu’il peut s’attendre à trouver. Ainsi, il est clair que l’analysé se trouve instruit à l’avance de ce qu’on attend de lui. Freud reconnaissait lui-même que pour surmonter les résistances des patients face aux interprétations de leurs conflits inconscients, l’analyste devait utiliser le besoin qu’éprouve tout patient de l’approbation de son médecin en tant que substitut parental.

Freud reconnaissait aussi que cette soumission affective de la part de l’analysé cherchant de l’aide “revêt le médecin d’une grande autorité” et “transforme les communications et conceptions de ce dernier en article de foi”. Mais cette suggestion ne devait avoir aux yeux de Freud qu’un rôle de catalyseur dans l’exhumation des traumatismes refoulés. Une fois les premières résistances vaincues, l’analyse pouvait déboucher sur l’indépendance affective du patient à l’égard du médecin. Alors, ce qui dans les suppositions de ce dernier ne correspondait pas à la réalité se trouvait spontanément éliminé et une authentique prise de conscience de la part du patient était possible.

Au bout du compte, il n’était donc pas question pour Freud de considérer qu’il puisse exister une “contamination” des souvenirs du patient par les interprétations de l’analyste. Il en donnait pour preuve le succès thérapeutique. Des prises de conscience non authentiques, c’est-à-dire l’obtention de représentations erronées de certaines scènes de son enfance, n’auraient pas selon lui abouti à la guérison durable du patient.

       Or, pour Grünbaum, un tel argument est tout simplement sans valeur. Une telle réussite thérapeutique — dans le cas où elle aurait effectivement lieu — ne prouve rien, tant que l’on n’a pas prouvé que des fausses prises de conscience ne puissent pas avoir des effets bénéfiques et durables sur le psychisme. Et à ce sujet, jamais un argument n’a été avancé par les psychanalystes. Le doute envers la contamination par l’analyste est donc tout à fait justifié. D’autant plus que Freud reconnaît que le patient est, très souvent, incapable de se souvenir de la partie de l’histoire de son enfance qui possède une pertinence pathogène. Alors, en lieu et place d’un souvenir exhumé par le patient, l’analyste doit essayer de convaincre celui-ci de la vérité de la reconstruction psychanalytique. Freud juge alors que l’adhésion du patient à cette interprétation peut être thérapeutiquement équivalente à la récupération du souvenir. Il se croît même autorisé à affirmer, toujours au vu du succès thérapeutique, que cette reconstruction correspond bien à une réalité vécue par le patient.

       Mais le succès thérapeutique invoqué par Freud et les psychanalystes n’est guère probant aux yeux de Grünbaum. Jamais, selon lui, on n’a pu montrer que les bénéfices tirés d’une analyse dépassaient ceux obtenus par des traitements conçus pour jouer le rôle de placebo. Aussi, les “succès” thérapeutiques de la psychanalyse pourraient très bien ne pas être dus à l’acquisition d’une véritable connaissance de soi par le patient. Ils pourraient tout simplement provenir des efforts du psychanalyste pour combattre la démoralisation des névrosés, sans que soient exhumés leurs véritables refoulements. Ce que semble montrer la psychanalyse est que l’attachement affectif du patient à son médecin est un atout thérapeutique. Mais l’exhumation de véritables scènes infantiles n’est toujours pas démontrée. On est donc en droit de suspecter que les reconstructions auxquelles aboutit une analyse sont le fruit de l’imagination aussi bien du psychanalyste que du patient.

       Concernant le refoulement, que Freud considérait comme le pilier de tout l’édifice psychanalytique, Grünbaum avance deux objections. Premièrement, il considère que rien ne montre que le refoulement soit la cause de la névrose. Freud s’appuyait sur le fait que l’extériorisation du refoulement débouchait sur la disparition durable du symptôme névrotique. En admettant que cette prise de conscience soit authentique — ce qui est fortement douteux comme on vient de le voir — et qu’elle corresponde effectivement à la disparition d’un symptôme, Grünbaum considère que la possibilité d’un effet placebo est toujours présente. Il remarque aussi qu’il ne suffit pas d’attester de l’existence du refoulement pour conclure à son rôle supposé dans la genèse des névroses.

Deuxièmement, pour Grünbaum, rien ne montre que la prise de conscience des refoulements soit la cause des guérisons. L’expérience semble même, sur ce point, avoir réfuté — au sens popperien — la psychanalyse. Freud avait en effet affirmé que seule une authentique prise de conscience permettait d’aboutir à une guérison durable. Or, il reconnut vers la fin de sa vie, sans revenir sur son affirmation, que des névroses pouvaient disparaître sans traitement psychanalytique. Il faudrait donc en conclure que la prise de conscience du refoulement n’est pas nécessairement la cause de la guérison. Sans compter que, d’après Freud lui-même, la prise de conscience d’un refoulement devait se faire avec beaucoup d’émotion pour être efficace. Ce ne serait donc pas forcément le rappel d’un événement passé mais la levée d’une inhibition affective, ne provenant pas forcément de la petite enfance, qui serait responsable de la guérison.

       Freud ne s’embarrassa guère de ces doutes. Extrapolant de façon indue, aux yeux de Grünbaum, cette étiologie des névroses, il postula aussi que les refoulements étaient responsables des lapsus et des actes manqués en général, ainsi que des rêves. Selon lui, le lapsus serait un symptôme névrotique traduisant un compromis entre d’une part un motif refoulé qui surgirait inopinément, et d’autre part l’intention consciente d’émettre un certain énoncé.

Par exemple, Freud avance qu’une anxiété refoulée peut être à l’origine de l’oubli d’un mot dans une citation. Pour le justifier, il montre qu’en poussant celui qui a commis le lapsus à faire des associations d’idées à partir du mot qu’il avait oublié, on arrive à déceler chez lui une anxiété.

 Or, dans le célèbre exemple qu’il donne, où un jeune homme citant un vers de l’Énéide oublie un mot, l’anxiété n’a rien de refoulé : c’est un souci présent à l’esprit du jeune homme ; tout simplement la peur que sa maîtresse ne soit enceinte. Il est normal que le jeu des associations aboutisse à une préoccupation de celui qui le pratique. L’inconscient n’a rien à voir là-dedans. Les autres exemples de Freud sont tout aussi peu probants, et montrent que l’association dite libre — en réalité fortement dirigée par l’analyste — ne fait guère apparaître que des éléments déjà préconscients.

De toute façon, si un refoulement émergeait à la conscience, via des associations libres déclenchées par la conscience qu’a le sujet de son acte manqué, cela ne prouverait pas que la présence préalable de ce refoulement soit à l’origine de l’acte manqué. Par ailleurs, Freud n’a jamais étayé la thèse que la levée d’un refoulement auquel il attribuait un acte manqué entraînait la fin de l’apparition de ce dernier. Il faut donc en conclure que, même si les refoulements découverts au moyen de l’association dite libre sont authentiques, rien n’indique qu’ils soient responsables des actes manqués. Sans compter qu’il existe des explications concurrentes. La plus simple consiste à montrer qu’un mot peut venir à la place d’un autre tout simplement parce qu’il est plus familier, ou parce qu’il vient par anticipation de ce que le locuteur a à dire…

       Quant aux rêves, Freud considère qu’ils doivent être considérés comme des simulations d’accomplissement de désirs refoulés sous une forme déguisée, et qu’ils apportent ainsi au dormeur quelques satisfactions de substitution. Mais là aussi Freud ne justifie nullement comment des désirs refoulés peuvent être responsables de l’instigation des rêves. Si cela était pertinent, on devrait pouvoir montrer qu’un patient, parvenant à une saisie consciente de ses désirs auparavant refoulés, ressentirait une réduction de sa production onirique. Si ce n’est pas le cas, et il ne semble pas que cela soit le cas, il faudrait en conclure que la théorie freudienne du rêve est fausse. Si on veut à tout prix la sauvegarder, c’est-à-dire si l’on accepte que les désirs refoulés produisent des rêves même quand le patient en est devenu conscient, il faut dans ce cas supposer que les refoulements peuvent encore être responsables des névroses même quand ils ont été levés. Mais alors, c’est toute la psychanalyse qui s’écroule.

       Il faut aussi rappeler que Freud reconnaissait lui-même que certains rêves semblaient contraires aux désirs du dormeur. Mais loin de contredire sa thèse sur les rêves, de telles “réfutations” étaient incorporées à sa théorie. Freud tombait ainsi dans le travers que lui avait reproché Popper. Si le rêve portait sur la mort d’un être cher, Freud l’interprétait comme l’accomplissement d’un désir de la petite enfance du rêveur où la mort de cette personne était effectivement souhaitée. Si le rêve portait sur la propre mort du rêveur, Freud l’interprétait comme un désir d’auto-punition. Ou encore, si le rêve allait manifestement à l’encontre de tous les désirs du rêveur, Freud l’interprétait comme le désir du rêveur que lui-même, Freud, ait tort. Ainsi, dans tous les cas, Freud affirme que le non-accomplissement apparent d’un désir indique l’accomplissement d’un désir sous-jacent. Il y a de quoi rester dubitatif devant de tels raisonnements.

       Faut-il en conclure que la psychanalyse n’est qu’une mystification ?

Grünbaum semble tout prêt à le penser. Il laisse néanmoins la porte ouverte pour qu’elle se défende et qu’elle avance quelques données empiriques à l’appui de ses thèses. Pour l’instant il considère que, face aux accusations de contamination, elle n’a pas été capable de montrer que sa méthode thérapeutique était un moyen fiable de se rafraîchir la mémoire. Il considère qu’elle ne tient pas compte du caractère étonnamment malléable de la mémoire humaine (on peut avoir des pseudo-souvenirs d’événements qui ne sont jamais arrivés), que ce soit sous l’influence de croyances, d’anticipations théoriques ou de questions orientées.

Le seul argument que Freud mettait en avant pour échapper à cette critique était le succès thérapeutique. Mais Grünbaum considère que la thérapie psychanalytique n’a jamais montré une meilleure efficacité que des traitements jouant un rôle de placebo. Quand bien même ces doutes ne seraient pas justifiés, la théorie du refoulement, des actes manqués et des rêves ne lui semble pas du tout fondée.

La théorie psychanalytique n’a jamais rendu crédible la fonction pathogène du refoulement, ni la valeur thérapeutique de la prise de conscience de ces mêmes refoulements. En ce qui concerne la théorie des lapsus ou des rêves, Grünbaum considère qu’elle n’est qu’une extrapolation gratuite de Freud que pour l’instant rien ne justifie. Alors si l’on considère en plus que les souvenirs exhumés par la méthode psychanalytique ne sont pas fiables, il est clair que ces dernières thèses deviennent extrêmement douteuses.

       L’étude de Grünbaum semble donc bien accablante pour la psychanalyse. Dans une argumentation serrée, ce qui rend le livre difficile, il discute point par point des justifications avancées par Freud et ses épigones pour la défendre. Notamment, il consacre de nombreuses pages à la défense herméneutique de la psychanalyse formulée par Jürgen Habermas et Paul Ricoeur. Ces derniers voulaient la soustraire à toute critique fondée sur la notion de causalité. Ils y voyaient en effet l’expression d’un scientisme dépassé et considéraient qu’il fallait plutôt chercher à comprendre les phénomènes humains par des méthodes comme l’empathie et l’auto-évidence intuitive. Mais Grünbaum met en avant la mécompréhension que ces philosophes auraient des questions épistémologiques et les contradictions dans lesquelles ils s’enfermeraient. C’est pourquoi il n’existe pas encore, aux yeux de Grünbaum, une véritable défense de la psychanalyse.

       Tout le monde ne sera pas forcément d’accord avec une telle conclusion. Quoiqu’il en soit, en se montrant exigeant avec la psychanalyse, Grünbaum a le mérite de poser de bonnes questions et de nous faire réfléchir. À chacun maintenant de porter un regard critique aussi bien sur la psychanalyse que sur l’étude de Grünbaum elle-même.

Thomas Lepeltier, Revue de livres, décembre 1998.