Alerte aux « victimes » imaginaires de l’amnésie traumatique

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Dans le N° 99 de la revue Cerveau et Psycho le psychiatre Gérard Lopez a publié en mai 2018 un article  intitulé Alerte aux « victimes » imaginaires. 2018 mai Cerveau et psycho N° 99 Alerte aux victimes imaginaires*

Je reproduis  ici des extraits de ce texte qui donne le point de vue d’un clinicien sur le sujet de l’amnésie traumatique.

GÉRARD LOPEZ
Psychiatre, président-fondateur de l’Institut
de victimologie de Paris, vice-président du Conseil national professionnel
de médecine légale-expertise médicale.

 Extraits de l’article du N° 99 de la revue Cerveau et Psycho 

 

L’ACTUALITÉ

Les médias et les réseaux sociaux véhiculent en boucle des informations expliquant qu’un viol ou un traumatisme de l’enfance
peuvent provoquer une amnésie durable.
Certaines personnes en souffrance psychique s’imaginent que cela leur est arrivé, et que cela expliquerait leurs difficultés. Les centres d’accueil pour victimes de traumatismes sexuels voient leur nombre enfler.

LA SCIENCE

Le pouvoir suggestif du battage médiatique et de certains thérapeutes peu vigilants, conduit certaines de ces personnes à construire de faux souvenirs d’agressions hypothétiques.
Elles réclament parfois des scanners fonctionnels pour montrer que leur cerveau a subi ce processus dit de dissociation. Mais il n’existe aucun test psychobiologique permettant de prouver un traumatisme.

L’AVENIR

Les psychiatres doivent être formés pour distinguer les plaintes imaginaires des véritables situations d’agression, et porter une attention extrême aux éléments complémentaires :
– témoignages, photos, lettres ou cadeaux
– qui accompagnent la plainte.
Sans quoi la cause des vraies victimes courrait le risque d’être décrédibilisée.

J’ai encore relevé dans cet article:

–  L’absolue nécessité d’une formation en psychotraumatologie validée par des comités pédagogiques qui se fondent sur la recherche et non pas sur des opinions, fussent-elles assourdissantes, pour éviter la catastrophe qui semble se profiler.

–  Aujourd’hui, au Centre du psychotrauma, un centre médicosocial qui a une file active de 1 000 traumatisés et réalise plus de 13 000 actes de soins par an, nos équipes de praticiens constatent une recrudescence de patients qui consultent en pensant, voire en étant convaincus d’être « dissociés », c’est-à-dire victimes d’un processus de répression du souvenir traumatique qui serait entré en dormance, inaccessible à la conscience (voir l’encadré page de droite). Ces patients sont souvent confortés en cela par des praticiens non expérimentés qui nous les adressent.
–  Comment distinguer la vérité du fantasme ? Le psychiatre néerlandais Bessel van der Kolk, fondateur du Centre du trauma de Brookline dans le Massachusetts, a été de ceux qui postulaient que le corps ne ment pas, et que l’apparition soudaine d’un flash-back associé à une réaction de peur représente un signe fiable. Mais pour deux autres psychiatres, Robert Sadoff et L. L. Dubin, il faut impérativement prévenir le patient que toute récupération d’un souvenir réprimé nécessite une confirmation par des éléments matériels, témoignages, photos, écrits, cadeaux, mais aussi de certificats médicaux, surtout si le sujet envisage des suites judiciaires. C’est précisément le cas de Madeleine, mais qui pourrait sérieusement affirmer que Marine a réellement été victime d’inceste, ou déclarer avec certitude que cela n’a pas été le cas ?

 ATTENTION À UNE POSSIBLE ÉPIDÉMIE DE SOUVENIRS « DISSOCIATIFS »

Aujourd’hui, le matraquage des réseaux sociaux, Facebook en particulier et plus généralement la surinformation concernant la fréquence des amnésies dissociatives (qu’aucune étude épidé miologique ne confirme), renforcée par la campagne «Balance ton porc», me semble de nature à induire, par militantisme parfois dogmatique, une nouvelle épidémie de faux souvenirs. Et, par voie de conséquence, une augmentation vertigineuse de plaintes pour viols en abus de faiblesse. En raison de la fascination suggestive de cette campagne médiatique, de plus en plus de sujets fragiles ou en difficulté, après avoir surfé sur des sites internet ou avoir vu ou lu une émission ou un article consacrés au sujet, acquièrent le sentiment – voire la certitude – d’avoir été violés dans leur enfance. Ils consultent des professionnels de santé parfois imprudents qui valident leurs allégations. Ils citent des sites internet qui expliquent à profusion, en les simplifiant et en leur accordant parfois un rôle exagéré, voire unique, les bases neurobiologiques de la dissociation entre le cerveau émotionnel et le cortex préfrontal, même s’il est incontestablement prouvé que le risque de résurgence d’un souvenir traumatique peut entraîner un trouble dissociatif.

Les encadrés

Les faux souvenirs, qu’est-ce que c’est ?

On doit à la psychologue américaine Elizabeth Loftus, de l’université de Californie à Irvine, d’avoir clairement identifié la capacité de notre mémoire à former de faux souvenirs à partir d’éléments purement imaginés. Dans une de ses expériences les plus célèbres, Loftus contacta les familles de 24  participants pour glaner des éléments de leur enfance et constitua pour chacun d’eux un petit album d’enfance, auquel elle mêla une histoire inventée, dans laquelle le sujet s’était par exemple perdu dans un supermarché alors qu’il n’avait que 5 ans. Les livrets ont été remis à tous les participants, qui ont pu les feuilleter à leur guise. Peu après, les psychologues qui réalisèrent le débriefing constatèrent qu’un quart d’entre eux se souvenaient pour de bon de s’être perdus dans un supermarché. Leur cerveau avait classé l’événement fictif dans un recoin de la mémoire, comme pour les épisodes réels consignés dans le carnet.

QU’EST-CE QUE LA DISSOCIATION TRAUMATIQUE ?

Certaines victimes d’agressions ou de viol ont vécu un traumatisme si puissant que le souvenir de l’événement est enfoui dans des zones émotionnelles profondes du cerveau et devient inaccessible à la conscience. Il faut alors un événement déclencheur, qui peut survenir des années plus tard, pour faire remonter l’événement à la mémoire. Aujourd’hui, cette réaction neurobiologique est connue et même visible en imagerie fonctionnelle.

Lorsqu’un sujet est confronté à un stimulus stressant mais non traumatique, les amygdales cérébrales provoquent une réaction émotionnelle qui active l’hypothalamus, lequel déclenche la sécrétion d’adrénaline (ce qui provoque une réaction d’alarme) et de cortisol (ayant une fonction d’adaptation à la situation). L’énergie du sujet est mobilisée pour faire face au danger ou fuir, mais dans les millisecondes qui suivent, l’hippocampe informe les cortex préfrontal et cingulaire, qui remettent la situation dans son contexte et annulent la réaction de stress.

En revanche, lorsqu’il s’agit d’un événement traumatique, l’hyperstimulation des amygdales enclenche une réaction neurobiologique intense qui coupe les afférences du cerveau émotionnel vers le cortex cérébral. Le vécu du sujet reste piégé dans le cerveau émotionnel, ce qui peut déclencher une amnésie émotionnelle dissociative : le souvenir du traumatisme devient inaccessible à la conscience. Ce mécanisme permet à la victime de ne pas revivre les événements traumatiques subis.

À un stade moins aigu, les victimes recourent de manière préventive à des comportements paradoxaux pour se mettre en état d’anesthésie émotionnelle, afin de ne pas revivre les émotions négatives vécues par le passé : il peut s’agir de conduites addictives, de mises en danger de soi, de conduites autoagressives comme la scarification, ou les tentatives de suicide, de conduites sexuelles dangereuses (rapports sexuels non protégés, sexualité violente, multiplication des partenaires, rapports avec des inconnus, prostitution, pornographie), ou encore de conduites délinquantes récidivantes avec vols, destructions de biens ou comportements violents.